A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Aucun de ceux qui papillonnaient la n'etait homme a ceder la place
hormis a la pointe de l'epee. Tous etaient plus ou moins braves comme
l'acier. Mais tel etait l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
toujours comme un maitre; on s'effacait devant lui sans croire que
ce fut un pas en arriere. Il faut bien que la superiorite ait ses
privileges; d'ailleurs, tout le monde voulait etre l'ami d'Octave.

Apres avoir regarde froidement l'homme qu'elle avait tant aime,
Violette detourna la tete et voulut continuer la conversation
commencee avant l'arrivee de M. de Parisis.

Il repeta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
avec la meme froideur, il partit d'un eclat de rire. Et alors, ce
fut elle qui le questionna. "Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois a la
metempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous etiez une vertu
irreprochable, vous avez mis a votre doigt cet anneau de six francs
cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants."

Ramenee tout entiere a sa vie passee, Violette se leva et demanda a
Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regarderent
et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.

"J'avais jure de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
mais vous etes le tyran de ma vie; des que je vous revois, je
redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
pourquoi etes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a ete
pietinee sous vos pieds; son dernier parfum s'est envole vers le ciel
des amoureux.--Violette de Parme! a la bonne heure.--J'ai monte en
grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'apres votre gracieux abandon,
c'etait la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'etait donc la mort, dans
quelque sombre atelier ou l'on oublie tout a force de travail. Il n'y
a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
meme de la pauvrete. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
voulu d'elle, non plus que des paleurs et des miseres du travail. Ne
vous etonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
cher, car je partirai demain a huit heures pour Dieppe avec le prince
Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-la que tu iras a
Dieppe."




XXX

LE VOYAGE A DIEPPE


Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arriverent, un beau jour
d'aout, a une heure de l'apres-midi, a l'hotel Royal de Dieppe, ce qui
fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monte dans une
province begueule!

Quoi de plus simple et de plus legitime? M. de Parisis n'avait pas de
conseil de famille et mademoiselle Violette etait emancipee. Il n'y
avait donc pas detournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
meres de famille et les demoiselles a marier, c'est que M. de Parisis
etait du meilleur monde, allie aux plus hautes familles, convoite
depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
le faubourg Saint-Honore.

Il y avait a l'hotel Royal tout un groupe de dames de la cour:
celles-la qui tous les hivers sont emaillees d'epithetes flamboyantes
par les chroniqueurs a la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
meme quand on s'amuse. Ce matin-la on s'ennuyait beaucoup a l'hotel
Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-meme,
quand M. de Parisis, qui conduisait son phaeton, un lorgnon dans
l'oeil, un cigare a la bouche, une demoiselle a cote de lui, entra
dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.

Tout le monde se mit aux fenetres. "M. de Parisis!" Ce nom courut sur
toutes les levres avec un sourire de curiosite et de surprise. "Eh
bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voila ce qui s'appelle
jouer avec l'audace.--Il parait, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
Parisis n'est pas embourbe dans la foret des prejuges."

Depuis qu'il etait ne, M. de Parisis avait toujours tout brave. Il ne
s'inquieta pas beaucoup des mines ebahies qu'il voyait autour de lui.
Toutefois, il jugea qu'il etait bien un peu trop en spectacle; c'etait
la premiere fois qu'il venait a Dieppe; il croyait que tout le beau
monde etait a Trouville; il n'avait pas pense qu'il dut trouver tout
d'un coup tant de figures de connaissances.

Mais il fut brave dans son role, car il etait bon comedien dans la
vie. Il commenca par demander deux salons et quatre chambres a coucher
pour Violette. "Madame la comtesse attend du monde? dit un garcon
tres savant en art heraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
phaeton et sur les harnais.--Oui, repondit Parisis, madame attend
sa mere, sa grand'mere, son oncle l'archidiacre et sa tante la
chanoinesse."

Il dit cela assez haut pour etre entendu de tout le monde. "Pour moi,
ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre a coucher et un cabinet de
toilette. J'oubliais: une ecurie pour huit chevaux."

Quoiqu'il n'y eut que des sceptiques autour de lui, il parla si
naturellement que nul n'eut ose dire qu'il raillait. On le tenait
d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
choses les plus impossibles n'etonnaient pas trop avec lui.

Il avait mis pied a terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
la confia a une fille de service et alla gaiement serrer la main
a quelques amis de turf et de club. "Quelle est donc cette belle
ingenue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
Octave; elle venait a Dieppe, nous avons voyage ensemble; elle m'a
offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses etats de
service. Je crois qu'elle est encore a sa premiere campagne. Je n'en
dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle."

M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien loges et qu'ils
auraient une bonne table; apres quoi il monta, sans se faire prier, au
troisieme etage.

Une demi-heure apres, il se jetait a la mer. Une heure apres, il
ecoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dinait avec ces
dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
voyage. A huit heures, il etait sur la jetee avec Violette, qui
ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....

Ici le romancier tourne la page.




XXXI

SUR LA PLAGE


Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies evolutions
de ces dames, comme on regarde les danseuses a l'Opera.

On s'emerveillait d'un quadrige de naiades, des intrepides qui
savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, ou le vent, la
vague et l'imprevu font danser les joueuses.

On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
Ziem. La mer etait bleue et perlee; quelques barques peuplaient
l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, repandait de
vifs rayons sur les flots; les chevelures denouees, ailes de corbeau
et gerbes blondes, s'eparpillaient ca et la sur les vagues; la mer
monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait a travers la
gaze humide la fine ou fiere sculpture du pied, de la main, du cou, de
l'epaule d'une de ces dames.

On affirma avec autorite que c'etait le grand livre heraldique qui
jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
une jeune fille de grand nom. Quel etait l'enjeu?

Octave de Parisis eut ete quelque peu etonne si on lui eut dit que
presque tout son jeu de cartes etait la.--Il ne manquait que la dame
de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvee.

Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trefle, elles
etaient la toutes les trois qui se renvoyaient le volant.

Dans l'apres-midi, quand la plage est encore deserte, quelques
curieuses reunies a quelques desoeuvres chuchoterent en voyant
arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
linon, Mlle Violette de Parme un panier a la main.

Elle alla s'asseoir pres de l'orchestre, sous une tente solitaire.
"Voyez donc comme elle se prelasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
fille, elle marche bien, voila tout.--Vous appelez cela bien marcher!
Elle va comme une tortue.--C'est la ce qui donne cette grace
nonchalante qui lui sied a ravir."

Il y avait la un rhetoricien qui osa comparer, en face de sa mere,
Mlle Violette de Parme a un lys que le vent balance et a un cygne qui
glisse sur un lac.

Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
mer et y perdit sa pensee. La mer a de si grandes eloquences, qu'elle
parle a toutes les ames, meme aux plus simples; elle ouvre dans la
pensee je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre ecrit en
hebreu, mais les caracteres ont des figures expressives qui disent
mille choses etranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a ose illustrer ce
beau livre. Mais l'ame la moins illuminee de poesie n'est pas tout a
fait etrangere aux sublimites de cette langue de l'infini.

Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tete la
premiere dans l'abime des reveries; elle regardait en curieuse les
embarcations legeres tout emaillees de robes et de casaques rouges,
blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
dans la vague pour piper leur gouter.

Tout a coup, comme si l'amour du travail fut une habitude invincible
chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencee et se
mit a l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une ecoliere bien
apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.

Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait a toutes
les oreilles, mais il semblait tres insouciant des contes debites sur
lui. La raillerie des autres ne montait jamais "a la hauteur de son
dedain."

Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
reserve; quiconque eut bien etudie, n'eut reconnu entre lui et elle
qu'une amitie de passage qui ne viole pas les bienseances par des airs
de familiarite a la mode dans le beau monde. Les voisines furent meme
edifiees par la conversation. "Eh bien! disait M. de Parisis, comment
vous trouvez-vous a Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
L'air de la mer vous va a ravir. Avez-vous recu des lettres de votre
famille?"

Et Mlle Violette repondait: "Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis tres contrariee de n'avoir
pas recu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
la goutte. Je suis allee prier pour lui aux deux eglises. Je ne sais
pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai dejeune
comme quatre. Si vous voyez par la ma femme de chambre, dites-lui de
m'apporter des peches."

En un mot, une conversation irreprochable; j'oubliais de vous dire
que Violette termina sa periode par un adorable: "Tu sais que tu
m'embetes."--Ce a quoi Octave repliqua: "Ce n'est pas etonnant, car je
m'embete tant moi-meme!" C'etait le thermometre de toute la plage.

M. de Parisis ne prit pas racine aupres de sa maitresse, il alla
s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
qu'il n'avait pas encore saluees a Dieppe. On ne manqua pas de lui
demander ce que c'etait que cette belle inconnue,--cette Ophelie de
Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
Vidal--ou plutot peinte par elle-meme.

Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyage avec
elle. C'etait une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
qui craignait d'autant moins la vie a la diable qu'elle etait plus
vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
avait un frere zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
chanoinesse. Il desirait entrer un peu plus dans son intimite, mais
il n'esperait pas franchir les limites des civilites pueriles et
honnetes.

Dans le groupe qui l'ecoutait, il remarqua de prime abord une jeune
fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.

Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opera dans
cette blonde aux yeux noirs, d'une beaute etrange, qui n'avait aucun
des caracteres des beautes de convention, avec sa fierte si noble et
si naturelle. Elle rappelait ces figures a la Correge et a la Prudhon
qui, a premiere vue, vous prennent l'ame comme le corps: un nuage de
volupte dans la purete ideale des yeux, sur la virginite des levres
un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
le plus profond et le plus impenetrable des sens et de l'esprit,
l'etreinte des bras et l'expansion du coeur.

C'etait la premiere fois que Parisis voyait sa cousine de si pres.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.

Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
Genevieve de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.

Quoique la jeune fille semblat ne pas ecouter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot a mot et souriait du coin des levres.

Parmi les dames qui etaient autour d'elle, la marquise de
Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
saluees a cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils etaient de
bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se leverent
soudainement comme si elles eussent obei a la meme idee. Mlle de La
Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
"Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
j'ai parle?--Monsieur, dit Genevieve, j'ai souri comme cela m'arrive
chaque fois que je vais a la comedie.--Je suis donc un comedien?--Oui,
monsieur.

Quand vous parlez a des comediennes ou a des femmes familieres aux
planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
deguiser leurs pensees, vous avez la chance d'etre cru sur paroles:
elles ont tant de fois brouille le mensonge avec la verite, qu'elles
ne savent plus reconnaitre le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
vie, ne suis pas encore entree en scene, meme pour jouer la derniere
ingenue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
coeurs simples.--De grace, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction."

Genevieve regarda du cote des trois dames. "Je veux bien, dit-elle
sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
la geographie du monde sans avoir beaucoup voyage sur la carte
parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractere des
nationalites. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
de celle-ci. Voila pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
que vous avez dit tout a l'heure: "Cette jeune fille n'est pas
excentrique, puisqu'elle ressemble a toutes ses pareilles; elle n'est
pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
moins la vie a la diable, c'est qu'elle est toujours affichee. Elle ne
voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
les princesses, c'est que c'est une princesse de theatre. Elle n'a pas
de frere zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
desirez pas entrer dans son intimite, vous desirez en sortir, mais
les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
perdues." Voila, monsieur, ma traduction litterale.--Mademoiselle, si
j'etais de mauvais gout, je dirais votre traduction libre; mais vous
avez parle si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
repondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
donne cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
enchasser le strass, il se trahit lui-meme en face du diamant. Ma
pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'ame est une
petite goutte de rosee que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
violette: la goutte de rosee reflechit le ciel, elle voit tout,
jusqu'a l'etoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosee tombe dans le
torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
chaos.--Vous avez raison, voila pourquoi la jeunesse est une perle
sans prix."

Et M. de Parisis ajouta: "Mais dites-moi, mademoiselle, a quelle ecole
avez-vous ete?--A l'ecole de Dieu." En disant ces mots, Mlle de La
Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutes sur M. de Parisis.
C'etait le regard de la vertu meme. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
ouverts et doucement ombrages par de longs cils, repandaient une si
divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
de l'ame. Lui que tant de femmes avaient regarde avec amour, avec
volupte, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une emotion
jusque-la inconnue. Il avait toujours nie ce qu'il appelait la beaute
et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nie la
premiere moitie de la femme.

Genevieve regardait Violette a la derobee. "Eh bien! dit-elle tout a
coup, je me trompais tout a l'heure, cette demoiselle a un grand
air et ne ressemble pas a ses pareilles.--Non, car elle vous
ressemble--par la figure--dit Parisis."

Les trois dames revinrent s'asseoir "Eh bien! M. de Parisis, dit la
duchesse, vous avez depose votre carte sur la chaise de notre belle
amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
recoit personne, meme dans l'antichambre."

Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Genevieve. "Je n'ose
pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de melancolie, mettre
ma carte a vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
pas faire tomber la goutte de rosee dans l'abime."

Mlle de La Chastaigneraye rougit et palit; pour la premiere fois de sa
vie, elle saisit son eventail et le passa devant sa figure.

Octave de Parisis regardait Genevieve avec adoration: il lui sembla
qu'un rayon descendait dans son ame et y repandait une lumiere toute
divine. "A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
reserver son effet, je ne vous ai pas presente a Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!" s'ecria M. de Parisis.

Il se leva et s'inclina: "Mademoiselle, vous etes ma cousine; moi je
vous presente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu."
Genevieve, qui jusqu'a ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
trop mal: "Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!"
Genevieve, tres emue, essaya de railler.--"Oh! mon cousin, devant
la mer, que dira le flux?--Le flux reculera epouvante," dit Mme de
Hauteroche.

On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eut pas peu surpris Mile Violette
de Parme, si elle n'eut alors regarde un grand d'Espagne qui fumait
pour elle. Cigare d'Espagne de premiere classe! Parisis parla de sa
tante, du sejour a Paris, de son regret de n'avoir pas vu Genevieve.
"Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Ou donc?--Partout.
Au Bois, a la Cour, a l'Opera.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
normande, comme des naufrages.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
impossible de trouver un sens aux grands evenements qui bouleversent
le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y etes venu."

Genevieve jeta un rapide regard vers Mlle Violette. "Je vais vous le
dire, pourquoi vous etes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
c'etait ecrit la-haut; c'est la destinee qui a marque votre rencontre
a Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
astres--et dans les coeurs."

On entama une causerie a perte de vue sur le hasard et sur la
destinee. Personne ne fut convaincu; tout s'evanouit dans les notes
harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
hymnes de la mer.

M. de Parisis avait tenu bon, malgre les signes de Violette; mais
Violette ayant brise son eventail, il jugea qu'il ne lui restait que
le temps d'aller a elle. Il salua les dames, tout en disant: "Nous
reparlerons de cela." En allant vers Violette, il murmura: "Quel
malheur que Genevieve soit ma cousine!"

Il lui sembla que tout son amour etait deja tombe a la mer. Le coeur
aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. "On n'a jamais aime sa
cousine," reprit-il.

Violette fit une scene. Il dina avec elle pour l'apaiser. Mais il
etait distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
de la mer avec les femmes comme il faut. "Chut! dit Octave, pas un mot
sur ces dames." Violette parla plus haut et debita des malices sur les
grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
Octave se facha et sortit seul pour aller fumer sur la jetee. Quand il
revint, une demi-heure apres, on lui dit que Violette etait partie par
le train de huit heures avec le grand d'Espagne. "Tant mieux!" dit-il.
Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.

Violette etait partie desolee, furieuse et jalouse. Elle croyait se
venger.

Le duc de Parisis alla au concert du soir, esperant trouver sa cousine
Genevieve avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Genevieve et la
marquise etaient parties comme Violette par le train de huit heures.

Il ne prit pas racine a Dieppe. Il partit par le train de minuit.

Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eut trouvee seule chez
elle, eploree et desesperee.

Dans son souvenir, il voyait du meme regard Genevieve et Violette.
"On dirait deux soeurs tant elles ont le meme air," murmura-t-il. Les
ai-je perdues toutes les deux?

Il courut chez la marquise de Fontaneilles, ou il apprit que Mlle
de La Chastaigneraye etait allee rejoindre sa tante au chateau de
Champauvert sans s'arreter a Paris. Mlle Regine de Parisis, tombee
malade, avait rappele sa niece par un telegramme. "J'irai voir ma
tante," dit le duc de Parisis en pensant a Genevieve.




XXXII

LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS


Mademoiselle Regine de Parisis avait ete prise par une pleuresie
dans son parc un jour d'orage; le medecin de Champauvert, qui etait
pourtant un medecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se resigna
saintement a mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.

Des le retour de Genevieve, le medecin l'avertit qu'elle allait perdre
sa tante. "Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
de soulever sa main pour repousser Genevieve, comme si elle eut peur
d'etre etouffee par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
je ne respire plus." Et regardant sa niece avec cette belle joie des
coeurs aimes qui se retrouvent: "C'est fini, ma pauvre Genevieve! Je
ne te reverrai plus bientot, toi que j'ai bien aimee! Mais, enfin,
je me console deja, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
la-haut."

Naturellement, Genevieve voulut convaincre sa tante qu'elle n'etait
pas malade. "Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
Pour ceux-la, je t'en reponds, ce sera un amour platonique; mais pour
toi...." Mlle de Parisis essuya deux larmes. "Tiens, reprit-elle,
prends ma boite a ouvrage." Genevieve prit la boite a ouvrage et
voulut la donner a sa tante. "Non, regarde dedans.... C'est cela.
Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
delivre pas encore de pareils." Genevieve ne voulait pas prendre le
testament. "Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
avec des millions. Tu as ete ma jeunesse quand j'etais deja vieille;
tu as ete mon sourire, tu as ete ma joie: Je te benis!" La jeune
fille tomba agenouillee sous ce dernier mot. "Et Octave? dit-elle en
relevant sa belle tete.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
main, et il aura cinq millions, sans compter tous les tresors de ton
coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
ne m'epouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
qu'il est aux trois quarts ruine. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coutent
cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait a
Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagne aux courses,
il l'a peut-etre donne aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
courses le ruinait. C'est a qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
Si Octave a donne aux pauvres, c'est qu'a Paris les pauvres sont des
femmes,--et quelles femmes!"

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