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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Octave allait frapper son dernier coup. "Il y a, madame, un sentiment
qui domine tous les autres, c'est celui de la dignite de l'ame.--Ah!
monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un
sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.
Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour
de passion; n'est-il pas bien plus beau a vous de briser tout de
suite, que de trainer apres vous un amant morfondu qui se bat les
flancs pour se tromper et vous tromper vous-meme? Qui n'a eu ses
heures de folie? Ce sont celles-la que Dieu et la conscience
pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu
et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpetuer sa
folie quand la lumiere s'est deja faite dessus. J'estime bien plus
une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde
un amant par reflexion.--Je vous admire, voila une nouvelle morale.
Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorise a faire des
conferences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma
place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!
parce que j'ai valse avec vous et parce que je vous aime."

Mme de Revilly parodia les deux vers:

_Vous m'aimez, j'en suis fort aise;
Eh bien! dansons maintenant._

Parisis ne dansait que par force: Il se resigna. Mais il avait a fait
peine une figure, quand il avisa un de ses amis, a qui trois ou quatre
quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de
Revilly. "Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours
sur un volcan, va danser par interim; nous nous retrouverons tout
a l'heure, et vous me direz si vous etes contente de lui.--Est-il
impertinent! pensa Mme de Revilly.

Elle voulait se mettre en colere, mais il avait tant de seduction,
jusque dans son impertinence! L'interimaire etait d'ailleurs un
cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Revilly
retourna a sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit
tout a coup la solitude autour d'elle. "Est-ce qu'il s'est envole,
maintenant qu'il a eloigne tous mes amis?"

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. "Eh bien!
madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas
eu la pretention de vous le donner pour qu'il vous enleve. A propos,
jusqu'a quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce
que vous avez la pretention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-etre,
moi je dis: Oui.--Vous etes impayable--Vous comprenez bien, madame,
tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez
vous, la-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez
plutot au prefet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous
etes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous
avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous
retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes
sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui
ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!"

Mme de Revilly bondit et se leva a moitie. "Un amant qui me trahit!
Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on
m'accusat d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous
n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.".

Parisis prit l'eventail de la jeune femme et lui donna quelques
bouffees d'air. "Voyons, on n'ecoute pas aux portes, nous sommes entre
nous. Pourquoi depenser mal a propos des reserves de dignite? Je
sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de
Montbrun a ete votre amant."

Mme de Revilly se mordit les levres et vit bien qu'il n'y avait pas a
s'en dedire. "Pourquoi _a ete_, monsieur, s'il vous plait?--Parce que
j'ai appris a conjuguer les verbes au passe et au futur. _A
ete_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,
monsieur?--Depuis qu'il a rencontre Mlle Peau-de-Satin et qu'il acheve
de se ruiner dans la poussiere de ses chevaux."

La jeune femme, toute bouleversee qu'elle fut, se contint, et de l'air
du monde le plus degage, elle dit a Octave: "Si nous allions prendre
une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Academie est ici, disons
comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu."

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fete devait masquer
son emotion, Sa pensee rapide embrassa toute la periode de son amour.
Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela
que depuis plusieurs semaines deja Guillaume avait une expression de
contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,
par un sentiment de commiseration. "Ces coquines-la!" murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. "Ne m'en parlez pas, madame, elles me
prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marche.--Oui, si les
femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez a la porte de
votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle
heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les
miens.--Allons toujours au buffet."

Celui qui etudie le coeur humain remarquera que la femme, creature
ideale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,
quel que soit l'etat de son ame. Le diable savait bien cela en lui
donnant une pomme a manger.

Au buffet, Mme de Revilly prit une tasse de chocolat, un ou deux
petits pains de foie gras, une coupe de cafe glace, un sandwich, un
quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eut-elle pas devore,
sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu'elle se desolait ainsi au buffet, M. Guillaume de
Montbrun la regardait, tout en s'effacant dans un groupe; il etait
venu a l'Hotel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancee. Mais la vue de
sa fiancee n'avait pu l'arracher tout a fait au souvenir de Mme de
Revilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maitresse, car, dans son
esprit, si Octave etait avec elle, c'etait pour consoler un peu ce
pauvre coeur dechire.

Il aurait bien voulu parler a son ami: mais voyant que Mme de Revilly
reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosite au lendemain.

La jeune femme n'avait pas pris tout a fait au serieux les
plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait
peut-etre une maitresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents
sous pretexte de manger des pommes d'api. "Vous me trahissez deja, dit
tout bas la belle Bourguignonne a Octave. Et pourtant je porte vos
armes!"

Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.

Cinq minutes apres, on criait du meme coup du haut de l'escalier:
"Les gens de Mme la comtesse de Revilly!--Les gens de M. le duc de
Parisis!" Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme
d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetes a la porte, celui
d'Octave sortait toujours a cote de celui d'une jolie femme. Simple
rapprochement--du hasard.

Au moment ou M. de Parisis et Mme de Revilly descendaient l'escalier,
Octave qui connaissait bien les hommes, dit a la jeune femme de
retourner la tete. "Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous
verrez M. Guillaume de Montbrun."

Octave avait bien juge. La curiosite, l'amour et la jalousie avaient
entraine son ami jusqu'a l'escalier. "C'est lui! dit Mme de Revilly
toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas
pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y
soit venu pour vous."

Mme de Revilly etait furieuse. "Ah! si je l'avais aime!" dit-elle.
Octave jeta ce mot profond: "On n'a jamais aime les amants qu'on
n'aime plus."

La voiture de Mme de Revilly se presenta la premiere. Octave donna la
main a la jeune femme et se jeta resolument a cote d'elle, apres avoir
dit a son groom de faire suivre son coupe.

C'etait une charmante creature que Mme de Revilly. Elle se revolta
de voir Octave a cote d'elle; elle voulut qu'il descendit, elle alla
jusqu'a vouloir descendre elle-meme. Mais il lui parla si doucement,
il magnetisa ses coleres avec tant d'a-propos, il lui prit les mains
si amoureusement, qu'elle se laissa desarmer peu a peu.

C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens
abattoirs du Roule, traverses aujourd'hui par le boulevard Haussmann.
On part a deux heures du matin par les quais, on touche a l'obelisque,
on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Elysee,
on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miromenil, et on est
arrive par le chemin des ecoliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer
sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont
emaille le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de
l'avenue Gabriel, illustree par Mme de Pompadour?

Demandez a M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Revilly.

La comtesse dit tout a coup a Octave: "Ce n'est plus de jeu: par
quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,"
repondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour deshabiller Mme de Revilly,
c'etait deja fait. "Madame a sans doute joliment valse, lui dit
cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses
epaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh!
mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve
dans vos cheveux?--Je ne sais pas."

C'etaient les armes parlantes de Parisis.




XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE


Quand Guillaume de Montbrun se presenta le lendemain chez son ami
Octave de Parisis, il etait pale et inquiet. "Et ton ambassade? lui
demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pense
a parler de ce mariage a Mme de Revilly!" Il paya d'audace: "Tout va
bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit
Guillaume avec inquietude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Revilly.
Mais je me suis trompe de porte."

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. "Voila pourquoi
tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va
bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sur que Mme de Revilly ne
va pas venir a moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un
mot de plus! vous vous reverrez dans six mois."

Guillaume deguisait mal son emotion. "La pauvre femme, dit-il en
soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a tres bien pris
cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage a Mme de
Revilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je
connais Mme de Revilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout
aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'ame de ne
pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumee que tout cela.--Elle a
tout brule!"

Tout en ne sachant pas trop ou il en etait, ressentant a la fois la
douleur d'avoir brise et le bonheur d'etre libre, il prit la main de
son ami: "Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi."

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. "Tu ris toujours,
toi."

Guillaume ne put cacher un second soupir. "Ah! c'etait une belle
maitresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle
enfant que je vais epouser te devra son bonheur.--Qui sait?"

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en
l'an de grace 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont
celles-la qui mettent le monde a feu et a sang, seraient toujours
menees a bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de
Parisis.

Mais tout n'etait pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son
denoument tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme
elles feraient d'un bouquet ou d'un eventail. Les plus legeres et
les plus rieuses subissent plus profondement que les hommes les
contre-coups de la passion. Mme de Revilly n'etait pas consolee
parce qu'elle avait commis un peche de plus: "On ne badine pas avec
l'amour," lui avait dit Alfred de Musset quand elle etait toute jeune
fille.




XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR


Guillaume de Montbrun epousa Mlle Lucile de Courthuys a la chapelle du
Senat.

Naturellement M. de Parisis alla a cette messe de mariage. Ce n'etait
plus une chapelle, c'etait un salon. On croyait y continuer une
conversation commencee la veille dans quelque belle societe du beau
Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais
inquiet. "Tout est bien qui finit bien," lui dit Parisis a mi-voix.
"Oui, mon ami, mais je ne serai peut-etre content qu'apres la lune
de miel; j'ai toujours peur que Mme de Revilly ne vienne troubler la
fete."

Les deux amis s'etaient dit ces paroles tres rapidement a la fin de la
messe.

La jeune mariee, toute radieuse qu'elle fut, semblait les interroger
du regard. Elle s'etait bien apercue de l'inquietude de son mari; elle
devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune mariee a un nuage a l'horizon.

Apres la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.
Allait-il en amoureux desoeuvre ou en philosophe curieux etudier
les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux
sentiments l'entrainaient a la fois; mais c'etait surtout le premier,
parce qu'il se disait: "Si Mme de Revilly n'est pas chez elle, je
monterai chez la belle Dijonnaise."

On verra tout a l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce
que Mme de Revilly--n'y etait pas.--

En s'approchant de l'hotel de la jeune femme trahie, il vit neuf
voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnache, pomponne,
armorie, comme pour les enterrements de premiere classe. Un R sous une
couronne de comte le frappa. "Revilly! dit-il tout a coup. Est-ce que
ce serait son mari?"

Il espera encore que cet R ne voulait pas dire _Revilly_. Toutefois,
quoique les voitures de deuil se fussent eloignees deja, il s'arreta
devant la porte de Mme de Revilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre cote du boulevard, regardant aux fenetres, comme
s'il devait lire sur la facade de la maison.

Personne n'etait aux fenetres. Deja il avait interroge vainement le
triste cortege. Tout en regardant la facade de l'hotel de Revilly, il
regarda la facade de l'hotel d'Argicourt. Une figure lui apparut a
demi voilee par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'etait Mme de
Revilly elle-meme. Il entra tout joyeux a l'hotel d'Argicourt.

Le concierge, qui avait voulu etre du spectacle, n'etait pas dans son
"salon." Comme Parisis savait que son mari etait en Bourgogne, il se
hasarda a monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
"Mme de Revilly?" lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
le petit salon sans lui repondre. Mme d'Argicourt vint a lui. "Ah! que
suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
Parisis avec surprise.--Mais vous etes donc fou? C'est Mme de Revilly
qui est morte."

Octave recula de trois pas. "Oh! madame, je vous demande pardon, je
croyais voir Mme de Revilly.--Comment! elle etait blonde et je suis
brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
s'est-il donc passe?" demanda Parisis tout atterre.

Que s'etait-il passe, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
faire-part etait venue frapper au coeur Mme de Revilly. Naturellement
c'etait une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoye
la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde ou allait vivre son amant;
elle le croyait a Londres depuis le bal de l'Hotel-de-ville. Nuls
pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.

M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
de Monbrun par je ne sais quelle seduction inattendue; la valse, les
violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fete nocturne lui
avaient tourne la tete; elle s'etait abandonnee a un mouvement de
passion subite. Mais le lendemain matin, en se reveillant, elle avait
eu horreur de sa faute, et--voila bien la logique des femmes!--elle
avait en elle-meme demande pardon a la fois a son amant et a son mari.

Octave croyait avoir seduit une femme; il n'avait surpris qu'une
expansion d'ivresse. S'il fut venu le lendemain frapper a la porte
de la jeune femme, certes, elle ne lui eut pas ouvert. Si elle l'eut
rencontre, elle se fut cachee. S'il lui eut parle, elle se fut
ecriee:--Je ne vous connais pas!

Et que fit-elle apres avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
une lettre de mort? Elle devait aller diner a Chatou, chez des amis
qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.

Il lui eut ete impossible de rester chez elle ou tout lui rappelait
son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hote
qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'a la
maison; car les figures etrangeres vous refoulent plus loin encore
dans l'enfer du desespoir.

Avant de monter en wagon, elle s'arreta a l'eglise Saint-Augustin.
Pourquoi? Son second adultere lui avait-il ouvert les yeux sur le
premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
premiere? Ou n'etait-ce que le chagrin de perdre son amant?

Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
essaya meme de sourire, elle les trompa par quelques eclats de gaiete.
On servit a gouter dans un petit pavillon de verdure au bord de
l'eau, devant une barque toute pavoisee qui attendait. Comme on lui
reprochait de ne toucher a rien, elle mangea des fraises et but coup
sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
de Malaga. Apres quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
toutes les semaines on allait a Bougival, ou l'on se rencontrait avec
d'autres Amphitrites, Parisiennes en villegiature.

Les jeunes amies de Mme de Revilly remarquerent qu'elle etait devenue
silencieuse; elle penchait melancoliquement la tete sur les vagues
legeres, murmurant a diverses reprises: "N'est-ce pas que l'eau est
belle aujourd'hui?"

Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nenuphar
qu'elle montra a tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
haut? "Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!"

La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait a pleine voile.
Mme de Revilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
nenuphar blanc cueilli sur la rive.

La fleur s'echappa de sa main. "Oh! mon Dieu!" dit-elle. Etait-ce pour
le nenuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. "Oh! mon Dieu!"
crierent a leur tour les deux amies.

Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
s'aventurent sur les bords de l'Ocean. Le jeune homme voulut
s'elancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
reparaitre la robe de Mme de Revilly; mais on fut plus de cinq minutes
sans qu'un sauveur se montrat.

Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle etait bien morte.
Vainement les medecins tenterent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'ame amoureuse et blessee etait partie.

"Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt a M. de Parisis. Une femme
qui riait toujours!--Oui, dit Parisis emu profondement; elle a pris
son coeur au serieux. Plus j'etudie les femmes et moins je les
connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
consolera pas."

Mme d'Argicourt accorda une larme a Mme de Revilly. "C'etait la plus
charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon ame est toute en
deuil."

Octave regardait la jeune femme. "C'est etrange! se dit-il a lui-meme;
il me semble que je vois toujours Mme de Revilly dans Mme d'Argicourt.
Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle."

Et quand il fut seul: "Oh! les femmes! Quel abime de tenebres! Cette
pauvre morte! elle avait trouve tout simple de prendre un amant
pendant que son mari jouait a la Bourse; elle a trouve tout simple de
le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-meme, elle se
jette a l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds."

Et pensant aux deux femmes: "Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt."




XXIX

LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME


C'etait un jour de grande reception chez M. Mabille: fete de nuit,
lanternes chinoises, palais venitien, feu d'artifice. Et, pour le
bouquet, fiancailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Dore et
ces belles dames du Bois-Joli ne s'etaient pas donne rendez-vous, mais
on se rencontrait pour causer mariage et divorce.

Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer ca et la un cigare
a Mabille. Il avait dine ce samedi-la avec Miravault qui voulut bien
lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; a la trentieme minute,
il devait etre au concert des Champs-Elysees.

Ils etaient a peine entres qu'ils remarquaient que decidement le
beau style serait toujours l'apanage des Francaises. "Entends-tu ces
vocables dignes des grammaires heraldiques?" dit Octave a son ami.

C'etait une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
mere et qui disait a une de ses amies. "Ne me beche pas, ma chere, ou
je te donne du poing sur le bapteme."

Reponse eloquente de la dame, ainsi apostrophee, en langue javanaise,
que je ne saurais traduire.

On s'etait approche. Il y avait deja foule, quand arriva une femme
a huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignite et s'ecria: "Faites
place, mesdames et messieurs, c'est une honnete femme qui passe." Et
elle passa.

Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. "Milord
Muffleton!" dit-elle avec un accent anglais.

L'offense demanda des reparations. "Des reparations! c'est vous qui me
devez des reparations, puisque vous m'avez dechire ma robe.--Tais-toi!
dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, ou je
te fais mettre dehors.--Madame, repondit l'ami de l'Anglais, tout cela
peut s'arranger; un homme mal eleve dirait "sortez," nous savons trop
notre monde pour ne pas dire "sortons." Et on se donna rendez-vous
pour les reparations au cafe Anglais.

Quelle etait cette femme qui se donnait si bien en spectacle?

Octave ne fut pas peu surpris de reconnaitre Violette, qui avait
dechire tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revetir en
pleine lumiere la robe a queue epanouie. Il n'y comprenait rien. Il
savait pourtant que les metamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
pas plus rapidement que les metamorphoses des femmes de Paris.

Violette l'avait reconnu, elle avait cache un battement de coeur, en
laissant tomber sur lui un regard de haut dedain et d'amere raillerie.
"Violette!" dit-il, comme pour l'arreter en chemin. Elle ne se
retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. "Tu sais,
si tu as des affaires ici, je m'en vais."

Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
a Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette etait allee
s'asseoir dans le "salon d'honneur," ou elle eut bientot un cercle
compose des hommes les plus a la mode.

Elle s'etait donnee pour une etrangere, qui venait de prendre les
bains de mer a Brighton et qui allait faire sauter la banque a
Wiesbaden.

Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
fussent separes par tout un parterre des plus panaches et des plus
bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
haissait, mais elle desirait le voir, ne fut-ce que pour le jeter
a ses pieds; il avait brise sa vie, il avait brise son coeur: elle
aurait voulu le briser lui-meme.

C'etait l'amour dans la colere.

Elle etait heureuse de se voir si bien entouree, croyant le piquer au
jeu et le ramener a elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cesse
de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnete fille;
tendre et devouee comme une epouse, reveuse et poetique comme une
fiancee, toute a lui, fidele jusqu'a la mort, le chien de la maison.
Maintenant qu'il la croyait a tout le monde, il sentit qu'il aimait
encore. C'etait un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
anciennes racines, amour etrange, furieux, terrible, qui met le feu
dans le sang et l'enfer dans le coeur.

Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eut quitte
pour aller dans "le salon d'honneur." Il ne s'inquieta pas de la
cour improvisee de Violette. Il derangea meme quelques-uns de ses
adorateurs, et, trainant une chaise a sa suite, il s'assit sans facon
tout contre la dame. "Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
etes venue ici."

Ce fut une revolution dans le cercle des courtisans de Violette.
"Comment, il la connait!--Tu sais bien que Parisis connait tout le
monde; il l'aura rencontree en Chine ou en Amerique.--Pas de chance!
dit un jeune premier, des que je veux parler a une femme, c'est
toujours Octave qui me repond."

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