A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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La dame avait pali. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle
dirait, mais elle garda le silence. "Vous vous rappelez, reprit
Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur
pour le supreme adieu a sa maitresse."

A ces derniers mots, la dame se leva et s'ecria: "Il se marie! Je
l'avais devine. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur."

Et la dame retomba atterree sur son fauteuil.

M. de Parisis se leva a son tour pour lui prendre la main. "Il se
marie, madame, mais il vous aime. Il vivra a cote d'une autre, mais il
vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est
ainsi fait! Voila pourquoi l'ame aspire toujours a une autre patrie,
ce qui prouve que le divorce doit etre decrete."

La dame semblait ne pas entendre. "Mais, monsieur, c'est impossible;
a-t-il donc oublie que je lui ai tout sacrifie, mon honneur et
l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout
et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas eclate,
parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilee de ma
famille. Me voila seule! seule! seule!"

La dame se leva. Elle etait effrayante de paleur et de desolation.
--"Il ne me reste que le desespoir, il ne me reste que la mort.--Tout
s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le
bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:
"A la vie, a la mort," j'ai subi fatalement cette passion, parce
que votre ami mourait de n'etre pas aime. Si vous saviez comme j'ai
resiste, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais a mon
devoir? Et maintenant que je suis tombee comme toutes les femmes qui
tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes
larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le
scandale eclatera plutot, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me
traite pas comme une poupee. Quand il entendra mes sanglots, il ne
voudra pas me condamner a mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre
ami? Et moi qui ne croyais qu'a son coeur!"

La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui emut
beaucoup M. de Parisis. "Voila une vraie femme," se dit-il. Ce qui
ne l'empecha de prendre les lettres et de les presenter a l'Hermione
farouche. "Ce sont vos lettres, madame." La jeune femme bondit. "Mes
lettres!" Elle les prit et les jeta au feu. "Oh! non, dit Octave, cela
brulerait trop vite."

L'enveloppe brulait deja. Il reprit les lettres dans l'atre. "Et il
s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il
vienne plutot m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez...."

La jeune femme retomba pour la troisieme fois sur son fauteuil. Cette
fois, elle etait a demi morte, son coeur battait a tout rompre, elle
chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminee et le lui
fit respirer. "Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien
ridicule. Je sais qu'on ne permet pas a une femme d'avoir du coeur,
mais enfin, puisque vous etes son confesseur,--(une indiscretion
que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),
--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles
qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute
profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans
l'abime. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.
--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'ideal sans mettre les
pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il
n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai
mange son argent? Il ne s'est pas ruine avec moi, Dieu merci! Je ne
lui ai jamais coute que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute
pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal etait fait depuis
longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se reveille
ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse
oblige a etre un honnete homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,
puisque j'en ai, moi!"

Octave sourit. "Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le
soumettre a ce regime-la, et moi je vous estime trop pour ne pas
attribuer cette parole a la colere.--Mais, monsieur, ma fortune est a
moi. Si bien a moi que mon mari, brouille a mort avec moi, vient de
partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis
folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lache, car,
s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que
voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-la vous a adoree, il
vous aime encore; sa mauvaise destinee l'arrache a son bonheur. Il
faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je
veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop
que vous parlerez bien et que vous aurez raison."

Octave se dit a lui-meme: "Eh bien! j'ai ete bien mauvais avocat, ou
la cause etait desesperee. Je n'ai plus qu'a battre en retraite."
Et s'inclinant vers la jeune femme: "Madame, voici vos lettres;
voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de
mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont
a moi comme les miennes sont a lui.--C'est irrevocable?--J'ai dit.
Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais
bien, madame, que vous me diriez ce mot-la, mais je sais le traduire."
Et se rapprochant de la jeune femme: "Vous le haissez bien, n'est-ce
pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes."--Elle reprit sa
dignite: "J'en mourrai. Dites a Horace....--Horace! s'ecria M. de
Parisis."

Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout
emerveille. "Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est
Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?"

Octave se demanda si elle jouait la comedie. "Voyons, vous le
connaissez bien! Guillaume de Montbrun."

La jeune femme partit d'un grand eclat de rire. "M. de Parisis, vous
vous etes trompe de porte; adressez-vous a cote.--Vous n'etes donc pas
Mme de Revilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt." Ils riaient tous
les deux de cette meprise de comedie--de comedie a faire.--"Tout
justement, reprit la jeune femme, Mme de Revilly etait la quand vous
etes arrive.--C'etait elle; voila donc pourquoi, quand j'ai demande
au concierge Mme de Revilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de
Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-la se consolera.--L'amour
console de l'amour.--Si j'ai un conseil a vous donner, c'est de lui
dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime
plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais
diplomate. Desormais, je serai plus feminin."

Octave et Mme d'Argicourt etaient devenus les meilleurs amis du monde.
Elle etait si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle
se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. "Ah! madame, dit-il en jouant une passion
subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-meme!"

Cependant une pensee serieuse etait venue frapper le coeur de Mme
d'Argicourt; elle pencha la tete et prit l'attitude d'une de ces
belles repenties que peint si eloquemment et si simplement Mlle de la
Valliere dans sa lettre a Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s'etait repandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle
et prit sa main retombante. "Et moi qui me croyais heureuse!
dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!" Elle releva la tete
avec energie, tout en degageant sa main: "Mais, monsieur, c'etait un
secret a deux! Vous etes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je
n'oserai plus etre heureuse!"

Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la
colere. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave
venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude a deux--car
l'amour, meme a Paris, est toujours une solitude a deux--etait pour
jamais violee. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait la
avec son sourire railleur, au spectacle des scenes les plus intimes.
C'etait le diable lui-meme qui etait venu jeter une lumiere fatale sur
le secret de sa vie.

Et, comme Mme d'Argicourt etait toute a l'emotion du moment, elle
s'abandonna comme un enfant a sa colere et a sa douleur.

Octave etudiait ce caractere tout primesautier, avec une vive
curiosite. "Voila, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce
qu'elle fait; je suis sure que quand elle est avec son amant, elle ne
va pas chercher midi a quatorze heures."

Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idees. Elle
paraissait le prier de la laisser a son chagrin; mais il eut trouve
indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhetorique, une si
belle creature.

Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosite seule ne
l'aiguillonnait pas. "Quoi! madame, parce qu'un galant homme a
surpris, comme par une fenetre ouverte, que vous vous consoliez du
mariage par l'amour, vous allez vous emouvoir de cela? Il est passe,
le temps des heroines qui pleurent. Vous etes trop belle pour
pleurer.--Vous avez peut-etre raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant
son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais a force d'amour je veux
elever ma passion jusqu'a l'heroisme. On ne condamne pas tout a fait
une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais
une femme quand elle a votre adorable figure. "Belle figure, belle
ame," dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce
qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-etre. C'est un esprit
taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet
Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle...." Mme
d'Argicourt s'interrompit. "Il s'appelle l'Amour.--Et vous etes bien
heureuse?--Oh! bien heureuse!"

C'etait l'expansion de la joie apres les mouvements de la colere et de
la jalousie. Les levres s'agitaient comme des roses apres l'orage.
"Eh bien! puisque vous etes si heureuse, madame, il faut que je vous
embrasse; cela me portera bonheur." Mme d'Argicourt ne voulait pas,
mais Octave l'appuyait sur son coeur. "Un baiser fraternel, n'est-ce
pas? dit-elle en jetant sa tete en arriere.--Oui, le baiser de Rene
a sa soeur." Mme d'Argicourt presenta son front, mais M. de Parisis
descendit jusqu'aux levres. "Ce n'est pas de jeu," dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fut, etait une des plus
luxuriantes creatures que la Bourgogne envoie a Paris. Or, on sait que
la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.
C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne meme que tetent
les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme
d'Argicourt.

C'etait une femme de trente ans, qui avait epouse un gentilhomme
campagnard sans relief, sans caractere, sans energie, un de ces hommes
comme il y en a tant, qui sont nes pour mourir sans avoir vecu, parce
que la fee Passion n'est pas venue a leur berceau.

Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,
n'avait epouse M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la
ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu eblouir tout le
monde par l'eclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari
dont les vignes, usees depuis longtemps, ne devaient plus enivrer
personne; voila pourquoi, vers la troisieme annee, la belle Dijonnaise
ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.
Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maconnais; avec
son amant, elle avait goute au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.
Mais elle n'en etait pas encore aux grands crus.

M. de Parisis lui revela, dans cette etreinte de dix secondes, je
ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanee qui l'enivra
subitement.

L'amant qu'elle adorait n'etait un dieu que dans son imagination. M.
de Parisis, qui lui etait de cent coudees superieur par la beaute,
par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie
donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitie de son
prestige. Il y a des magnetismes despotiques qui enchainent une femme
et bouleversent son ame. On avait dit d'Octave: "Tout ce qu'il touche
devient feu," comme on dit du soleil: "Tout ce qu'il touche devient
or." En effet, quand il avait touche une femme, elle pouvait s'envoler
impunement de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.
C'est que nul n'avait plus de force dans la grace, plus de feu dans la
passion.

Mme d'Argicourt etait enivree.

Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait
penetre dans son ame et dans son sang; elle le subissait sans revolte,
comme si ses bras fussent enchaines dans les roses. Octave, penche
au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et repandait le
sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.

"Je crois que vous etes le diable," murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se degagea et tourna
sa tete vers la glace. "Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute
decoiffee." Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'etait
pas homme a rester cloue a la cheminee pour recevoir une visiteuse
quelconque, il ne considerait pas la partie comme perdue. Il suivit
Mme d'Argicourt, qui etait deja a sa toilette. "Pourquoi fermez-vous
la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entre.--Et pourquoi
etes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les
cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je
suis fou, madame, parce que je vous ai vue."

Mme d'Argicourt, qui s'etait assise devant sa toilette, venait de se
relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arreta au passage.
"Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi desordonnes que
tout a l'heure et vous font mille fois plus belle encore."

Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses
bras. "Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous
attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aime que vous." Et,
sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.
"Mais c'est une tyrannie! Me voila encore toute decoiffee; je vais
crier.--Je vous ferme la bouche."

Ci-git un troisieme baiser, "Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tete
perdue, je voudrais vous battre." Octave souriait, tout en regardant
Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.
"Je suis au desespoir. Si nous rentrons par la tous les deux, ce
sera un scandale.--Aussi suis-je bien determine a rester ici."
Mme d'Argicourt essaya de railler: "Comme si vous etiez chez
vous!--L'amour est toujours chez lui, madame."

On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de
sa maitresse; il arrive meme que, par la comparaison, on peut a jamais
demonetiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'etait jetee tout eperdue
dans les bras du sien, parce qu'il etait un autre homme que son mari.
Maintenant qu'elle voyait face a face cet irresistible Parisis, dont
les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empecher de mesurer les
tailles: Octave depassait Horace par toutes les superiorites, par son
titre de duc, par sa beaute hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-la appele son amant son ange et son dieu,--style
dijonnais,--mais Parisis avait du demon, il sentait l'enfer. Elle
risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent
trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se
mit au piano et joua la valse des Roses. "Un tour de valse," dit
Octave en prenant Mme d'Argicourt a la ceinture. C'etait la ceinture
de Venus: on la denoue en y touchant.

La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivre
toutes les belles pecheresses depuis cinq ans. Et quand resonna le
dernier soupir--de la valse--et de l'amour: "Oh! mon Dieu! dit tout a
coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout a coup
Octave. Et mon ambassade!"




XXVI

LA VALSE DES ROSES


Octave ne fut pas plus tot dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il
pensa a Mme de Revilly.

Il se demanda comment il allait jouer son role; mais comme il etait
de ceux qui ne croient qu'a l'inspiration du moment en toutes choses,
comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent
leurs feux dans un siege, a l'heure meme ou un accident, une trahison,
une defaillance, un acte d'heroisme donne la place a l'ennemi, il
resolut d'aborder, sans parti pris, la maitresse abandonnee.

Il se presenta a sa porte. Elle etait rentree apres sa visite a sa
voisine, mais elle venait de sortir encore.

Apres tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq
minutes a perdre pour monter a cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le
cheval qu'il voulait presenter, une bete bien nee, recueillit les plus
vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: "Il n'y a
vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles." Toutes les
femmes disaient: "Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau
cheval."

Il pensait vaguement a Mme de Revilly et a son ambassade, quand tout a
coup il vit la jeune femme en caleche qui jouait de l'ombrelle, comme
la princesse T---- joue de l'eventail. "Elle est decidement fort
jolie," dit-il en s'inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours
quelqu'un pour le rattraper. Mme de Revilly prit le salut pour elle.
"M. de Parisis!" dit-elle.

Une legere rougeur se repandit sur sa figure. Elle salua elle-meme
avec une grace charmante, comme une femme du monde qui n'est pas
tout a fait du haut monde, quand elle est saluee par le prince de
Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. "C'est bien, dit
Octave, nous voila de vieilles connaissances, car c'est la seconde
presentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons deja parler
du passe."

Il constata qu'elle etait fort jolie.

En remontant l'avenue de l'imperatrice, Parisis revit Mme de Revilly;
cette fois il put s'approcher de la caleche. "Pardonnez-moi, madame,
si j'entre sans frapper trois coups."

C'etait une femme d'esprit, elle repondit tout de suite: "Il n'y a
personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de
cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que
j'accorde des graces.--Quand ce ne serait que la grace de vous
voir!--C'est une grace que je n'accorde jamais chez moi, car je ne
recois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au
bal de la ville, voir les princes etrangers?--Oui, si vous voulez
m'accorder mes cinq minutes."

A ce moment, le cocher, qui ne s'inquietait pas de la conversation,
s'eloigna trop de l'allee des cavaliers pour qu'Octave put entendre
la reponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu
qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait tres accessible le soir
dans la solitude de la foule panachee de l'Hotel-de-Ville, entre les
princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgre la diplomatie des
femmes,--les expropries et ceux qui demandent a l'etre.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne
fut pas ce qui arriva le soir a M. de Parisis. Comme il montait
l'escalier, il suivait une traine de la plus belle envergure, un
taffetas ideal, seme de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de
l'Institut, Academie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait
jamais marche que dans le jardin des racines grecques, mit son pied
sur cette traine, ce qui fit tourner la tete a la dame. "C'est elle!"
dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. "Il y a, lui dit-il, des
gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le
monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hate d'arriver, je n'aurai
plus du tout de robe."

Octave remarqua que la robe de Mme de Revilly n'etait pas precisement
une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'etoffe
sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches
colombes aux becs roses voulant prendre leur volee; ce qui prouvait
irrevocablement que Mme de Revilly etait une femme bien faite. "Est-ce
que vous etes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un
jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a
peut-etre dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage
comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!
prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur
d'etre expropriee?"

Tout en ne voulant pas, Mme de Revilly mit sa main sur le bras
d'Octave.

Il passa tant de monde a la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait
pas. Mais elle etait fort decolletee; mais Octave etait fort a la
mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes
de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle
fit son entree. "Voyez, dit-elle a Octave, vous m'avez horriblement
compromise, me voila toute desorientee. Faites-moi valser bien vite
pour me remettre."

Parisis pensait, tout a sa curiosite de l'eternel feminin, que Mme de
Revilly etait un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensee.
Elle demandait a valser pour se remettre, parce que le tourbillon
etait son element. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les
deux, dans leur jeunesse et dans leur beaute, valser la valse
des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable
desinvolture.

Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain
s'etaient peu a peu effaces pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s'empecher de penser que c'etait la seconde fois
dans la meme journee qu'il entendait la valse des Roses, avec une
vraie joie.

Mme de Revilly, qui aimait la valse jusqu'a s'en faire mourir,
appuyait sa tete enivree et haletante sur le sein de Parisis, qui
tressaillait sous la chaleur de ses levres et sur la neige de ses
bras.

Apres la valse, Mme de Revilly avisa deux chaises dans une porte et
y entraina M. de Parisis, tout en lui disant: "Et maintenant, c'est
l'heure des affaires serieuses; vous m'avez demande une audience, je
vous l'accorde. Depechez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez
plutot, voila un danseur--une ame en peine--qui s'approche.--Madame,
je vous defends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi."

Mme de Revilly partit d'un eclat de rire, ce qui empecha le danseur en
disponibilite de venir jusqu'a elle. "A merveille, dit Mme de Revilly,
je me croyais libre jusqu'a deux heures du matin, mais il parait que
mon mari vous a donne ses pouvoirs. Vous seriez bien attrape si je
vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois la-bas une
belle dame qui vous lorgne avec les paleurs de la jalousie.--Madame,
quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la
veille; voulez-vous connaitre ma philosophie de l'amour? Le plus
beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de
lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,
l'aimer tout a coup doucement et furieusement, rever ensemble que
Dieu nous a jetes sur la terre pour nous rencontrer une heure dans
le souvenir du ciel, sous les nuees de feu de notre ame soudainement
amoureuse, enivres par un baiser supreme quand le coeur sa precipite
sur les levres, ah! madame, voila le souverain amour, voila le bonheur
inespere. Une heure ainsi passee, c'est un siecle, on s'en souvient
toute la vie, on s'en souvient toute l'eternite.

Mme de Revilly n'etait pas habituee a cette eloquence; elle regarda,
toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous pretexte
d'admirer son bracelet. "Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas
de lendemain?--Un lendemain peut-etre, un surlendemain passe encore,
mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans
l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malseant. Si vous
aimiez le vin, je comparerais cela a des gourmands qui ne boivent
jamais d'une bouteille quand elle a ete debouchee. Dans le flacon qui
contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la premiere
goutte qui donne l'ivresse."

Mme de Revilly, pour la premiere fois de sa vie, ne s'apercut pas
qu'on dansait sans elle.

Octave lui fit tres sataniquement le tableau de son amour avec
Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il
montra a la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs eventes,
de ces poses academiques, de ces mensonges officiels; il etala devant
elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des roles qu'on
joue plus ou moins mal dans cette comedie eternelle; il prouva
que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne
repandaient que de la poussiere, qu'il n'y a en ce monde que des
commencements, que la suite a demain veut toujours dire un roman
ennuyeux qu'il faut donner a lire a sa fille de chambre. Bien entendu
que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononce, M. de Parisis
etait si persuasif qu'a chaque mot la maitresse de son ami se disait
tout bas: "C'est pourtant vrai!" "Croyez-moi, reprit Octave, tout
en appelant a lui l'eloquence des yeux, il n'y a en ce monde que
l'imprevu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer
sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes
les graces, toutes les poesies de l'ame comme du corps; un homme et
une femme qui se sont aimes, mettent au fourreau, pour des temps
meilleurs, leurs plus irresistibles coquetteries; ils ne vivent pas,
ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de
Revilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien a me
dire."

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