Les Quarante Cinq
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Alexandre Dumas >> Les Quarante Cinq
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Ce qui fut execute a l'instant meme, et fit regner dans toutes les masses
un silence qu'on eut cru impossible apres tant d'agitation et de vacarme.
Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisee, portant sur sa poitrine un
ecusson aux armes de Paris, s'avanca, un papier a la main, et lut de cette
voix nasillarde toute particuliere aux lecteurs:
" Savoir faisons a notre bon peuple de Paris et des environs que les
portes seront closes d'ici a une heure de relevee, et que nul ne
penetrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonte du
roi et par la vigilance de M. le prevot de Paris. "
Le crieur s'arreta pour reprendre haleine. Aussitot l'assistance profita
de cette pause pour temoigner son etonnement et son mecontentement par une
longue huee, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais
sourciller.
L'officier fit un signe imperatif avec la main, et aussitot le silence se
retablit.
Le crieur continua sans trouble et sans hesitation, comme si l'habitude
l'avait cuirasse contre ces manifestations a l'une desquelles il venait
d'etre en butte.
" Seront exceptes de cette mesure ceux qui se presenteront porteurs
d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dument appeles par
lettres et mandats.
Donne en l'hotel de la prevote de Paris, sur l'ordre expres de Sa
Majeste, le 26 octobre de l'an de grace 1585. "
-- Trompes, sonnez!
Les trompes pousserent aussitot leurs rauques aboiements.
A peine le crieur eut-il cesse de parler que, derriere la haie des Suisses
et des soldats, la foule se mit a onduler comme un serpent dont les
anneaux se gonflent et se tordent.
-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute
encore quelque complot!
-- Oh! oh! c'est pour nous empecher d'entrer a Paris, sans nul doute, que
la chose a ete combinee ainsi, dit en parlant a voix basse a ses
compagnons le cavalier qui avait supporte avec une si etrange patience les
rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes,
c'est pour nous; sur mon ame j'en suis fier.
-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le
detachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empechez de passer
ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.
-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la
terre seraient entre lui et la barriere, dit, en jouant des coudes, ce
Gascon qui, par ses rudes repliques, s'etait attire l'admiration de maitre
Robert Briquet.
Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'etait forme,
grace aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.
Qu'on juge si les yeux se porterent avec empressement et curiosite sur un
homme, favorise a ce point d'entrer quand il etait enjoint de demeurer
dehors.
Mais le Gascon s'inquieta peu de tous ces regards d'envie; il se campa
fierement en faisant saillir a travers son maigre pourpoint vert tous les
muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une
manivelle interieure. Ses poignets secs et osseux depassaient de trois
bons pouces ses manches rapees; il avait le regard clair, les cheveux
jaunes et crepus, soit de nature, soit de hasard, car la poussiere entrait
pour un bon dixieme dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples,
s'emmanchaient a des chevilles nerveuses et seches comme celles d'un daim.
A l'une de ses mains, a une seule, il avait passe un gant de peau brode,
tout surpris de se voir destine a proteger cette autre peau plus rude que
la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier.
Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont
nous avons parle etait la personne la plus considerable de cette troupe,
il marcha droit a lui.
Celui-ci le considera quelque temps avant de lui parler.
Le Gascon sans se demonter le moins du monde en fit autant.
-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.
-- Oui, monsieur.
-- Est-ce dans la foule?
-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma maitresse. Je la lisais,
cap de Bious! pres de la riviere, a un quart de lieue d'ici, quand tout a
coup un coup de vent m'enleve lettre et chapeau. Je courus apres la
lettre, quoique le bouton de mon chapeau fut un seul diamant. Je rattrapai
ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporte dans
la riviere, et la riviere dans Paris! -- il fera la fortune de quelque
pauvre diable; tant mieux!
-- De sorte que vous etes nu-tete?
-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux a Paris, cap de Bious! j'en acheterai un
plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le
premier.
L'officier haussa imperceptiblement les epaules; mais, si imperceptible
que fut ce mouvement, il n'echappa point au Gascon.
-- S'il vous plait? fit-il.
-- Vous avez une carte? demanda l'officier.
-- Certes que j'en ai une, et plutot deux qu'une.
-- Une seule suffira si elle est en regle.
-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux
enormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de
parler a M. de Loignac?
-- C'est possible, monsieur, repondit sechement l'officier, visiblement
peu charme de cette reconnaissance.
-- A monsieur de Loignac, mon compatriote?
-- Je ne dis pas non.
-- Mon cousin?
-- C'est bon, votre carte?
-- La voici.
Le Gascon tira de son gant la moitie d'une carte decoupee avec art.
-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons,
si vous en avez; nous allons verifier les laisser-passer.
Et il alla prendre poste pres de la porte.
Le Gascon a tete nue le suivit.
Cinq autres individus suivirent le Gascon a tete nue.
Le premier etait couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement
travaillee qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini.
Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait ete faite avait
un peu passe de mode, cette magnificence eveilla plutot le rire que
l'admiration.
Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de
cette cuirasse ne repondait a la splendeur presque royale du prospectus.
Le second qui emboita le pas etait suivi d'un gros laquais grisonnant et
maigre, et hale comme il l'etait, semblait le precurseur de don Quichotte
comme son serviteur pouvait passer pour le precurseur de Sancho.
Le troisieme parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi
d'une femme qui se cramponnait a sa ceinture de cuir, tandis que deux
autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient a la
robe de la femme.
Le quatrieme apparut boitant et attache a une longue epee.
Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avanca sur
un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.
Celui-la, pres des autres, avait l'air d'un roi.
Force de marcher assez doucement pour ne pas depasser ses collegues, peut-
etre d'ailleurs interieurement satisfait de ne point marcher trop pres
d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formee
par le peuple.
En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son epee, et se pencha
en arriere.
Celui qui attirait son attention par cet attouchement etait un jeune homme
aux cheveux noirs, a l'oeil etincelant, petit, fluet, gracieux, et les
mains gantees.
-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier.
-- Monsieur, une grace.
-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend.
-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin imperieux, comprenez-
vous? -- De votre cote, vous etes seul, et avez besoin d'un page qui fasse
encore honneur a votre bonne mine.
-- Eh bien?
-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page.
-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux etre servi par personne.
-- Pas meme par moi? demanda le jeune homme avec un si etrange sourire que
le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace ou il avait tente
d'enfermer son coeur.
-- Je voulais dire que je ne pouvais pas etre servi.
-- Oui, je sais que vous n'etes pas riche, monsieur Ernauton de
Carmainges, dit le jeune page.
Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention a ce tressaillement,
l'enfant continua:
-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si
vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez paye, et cela au
centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous
servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonne
quelquefois.
Le jeune homme lui serra la main, ce qui etait bien familier pour un page;
puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons deja:
-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tachez
d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.
-- Ce n'est pas tout que vous passiez, repondit le gentilhomme; il faut
qu'il vous voie.
-- Oh! soyez tranquille, du moment ou j'aurai franchi cette porte, il me
verra.
-- N'oubliez pas le signe convenu.
-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas?
-- Oui, maintenant que Dieu vous aide.
-- Eh bien, fit le maitre du cheval noir, -- mons le page, nous decidons-
nous?
-- Me voici, maitre, repondit le jeune homme, et il sauta legerement en
croupe derriere son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres elus
occupes a exhiber leurs cartes et a justifier de leurs droits.
-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, --
voila tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte!
III
LA REVUE
Cet examen que devaient passer nos six privilegies que nous avons vus
sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'etait ni
bien long, ni bien complique.
Il s'agissait de tirer une moitie de carte de sa poche et de la presenter
a l'officier, lequel la comparait a une autre moitie, et si, en la
rapprochant, ces deux moities s'emboitaient en faisant un tout, les droits
du porteur de la carte etaient etablis.
Le Gascon a tete nue s'etait approche le premier. Ce fut en consequence
par lui que la revue commenca.
-- Votre nom? demanda l'officier.
-- Mon nom, monsieur l'officier? il est ecrit sur cette carte sur laquelle
vous verrez encore autre chose.
-- N'importe! votre nom? repeta l'officier avec impatience; ne savez-vous
pas votre nom?
-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublie que vous
pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et meme cousins.
-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps a perdre en
reconnaissances?
-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.
-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, a qui nous donnerons
desormais le nom dont l'avait salue son compatriote. Puis jetant les yeux
sur la carte:
-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, a midi precis.
-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et
sec sur la carte:
-- Tres bien! en regle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court a tout
dialogue ulterieur entre lui et son compatriote; a vous maintenant, dit-il
au second.
L'homme a la cuirasse s'approcha.
-- Votre carte? demanda Loignac.
-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'ecria celui-ci, ne reconnaissez-vous
pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt
fois sur vos genoux?
-- Non.
-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec etonnement; vous ne
le reconnaissez pas?
-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre
carte.
Le jeune homme a la cuirasse tendit sa carte.
-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine.
Passez.
Le jeune homme passa, et, un peu etourdi de la reception, alla rejoindre
Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte.
Le troisieme Gascon s'approcha; c'etait le Gascon a la femme et aux
enfants.
-- Votre carte? demanda Loignac.
Sa main obeissante plonge aussitot dans une petite gibeciere de peau de
chevre qu'il portait au cote droit.
Mais ce fut inutilement: embarrasse qu'il etait par l'enfant qu'il portait
dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait.
-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il
vous gene.
-- C'est mon fils, monsieur de Loignac.
-- Eh bien! deposez votre fils a terre.
Le Gascon obeit; l'enfant se mit a hurler.
-- Ah ca! vous etes donc marie? demanda Loignac.
-- Oui, monsieur l'officier.
-- A vingt ans?
-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac,
vous qui vous etes marie a dix-huit.
-- Bon! fit Loignac, en voila encore un qui me connait.
La femme s'etait approchee pendant ce temps, et les enfants, pendus a sa
robe, l'avaient suivie.
-- Et pourquoi ne serait-il point marie? demanda-t-elle en se redressant
et en ecartant de son front hale ses cheveux noirs que la poussiere du
chemin y fixait comme une pate; est-ce que c'est passe de mode de se
marier a Paris? Oui, monsieur, il est marie, et voici encore deux autres
enfants qui l'appellent leur pere.
-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac,
comme aussi ce grand garcon qui tient derriere; avancez, Militor, et
saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.
Un garcon de seize a dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant a un
faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains
passees dans sa ceinture de buffle; il etait vetu d'une bonne casaque de
laine tricotee, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en
peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa levre a la fois
insolente et sensuelle.
-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aine de ma
femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de
Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.
Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route:
-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa
carte dans toutes ses poches.
Pendant ce temps, Militor, pour obeir a l'injonction de son pere,
s'inclinait legerement et sans sortir ses mains de sa ceinture.
-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'ecria Loignac,
impatiente.
-- Venez ca et m'aidez, Lardille, dit a sa femme le Gascon tout
rougissant.
Lardille detacha l'une apres l'autre les deux mains cramponnees a sa robe,
et fouilla elle-meme dans la gibeciere et dans les poches de son mari.
-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue.
-- Alors, je vous fais arreter, dit Loignac.
Le Gascon devint pale.
-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M.
de Sainte-Maline, mon parent.
-- Ah! vous etes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il
est vrai que, si on les ecoutait, ils sont parents de tout le monde! eh
bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.
-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache,
tremblant de depit et d'inquietude.
Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle
retourna en murmurant.
Le jeune Scipion continuait de s'egosiller; il est vrai que ses freres de
mere, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient a lui entonner du
sable dans la bouche.
Militor ne bougeait pas; on eut dit que les miseres de la vie de famille
passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garcon sans l'atteindre.
-- Eh! fit tout a coup monsieur de Loignac; que vois-je la-bas, sur la
manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?
-- Oui, oui, c'est cela! s'ecria Eustache triomphant; c'est une idee de
Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur
Militor.
-- Pour qu'il portat quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le
grand veau! qui ne tient meme pas ses bras ballants, dans la crainte de
porter ses bras.
Les levres de Militor blemirent de colere, tandis que son visage se
marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.
-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de mechants yeux, il a des
pattes comme certaines gens de ma connaissance.
-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de
Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.
-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, repliqua Loignac, et je veux au
contraire que ce grand drole prenne mes paroles comme je les dis. S'il
etait mon beau-fils, je lui ferais porter mere, frere, paquet, et,
corbleu! je monterais dessus le tout, quitte a lui allonger les oreilles
pour lui prouver qu'il n'est qu'un ane.
Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette
inquietude percait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligee a
son beau-fils.
Lardille, pour trancher toute difficulte et sauver son premier-ne des
sarcasmes de M. de Loignac, offrit a l'officier la carte, debarrassee de
son enveloppe de peau.
M. de Loignac la prit et lut.
-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine.
-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos
marmots, beaux ou laids.
Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille
s'empoigna de nouveau a sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef
la robe de leur mere, et cette grappe de famille, suivie du silencieux
Militor, alla se ranger pres de ceux qui attendaient apres l'examen subi.
-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de
Miradoux et les siens faire leur evolution, la peste de soldats que M.
d'Epernon aura la.
Puis se retournant:
-- Allons, a vous! dit-il.
Ces paroles s'adressaient au quatrieme postulant.
Il etait seul et fort raide, reunissant le pouce et le medium pour donner
des chiquenaudes a son pourpoint gris de fer et en chasser la poussiere;
sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et
etincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant
au-dessus de deux pommettes saillantes, ses levres minces enfin
imprimaient a sa physionomie ce type de defiance et de parcimonieuse
reserve auquel on reconnait l'homme qui cache aussi bien le fond de sa
bourse que le fond de son coeur.
-- Chalabre, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine. C'est bon,
allez! dit Loignac.
-- Il y aura des frais de route alloues au voyage, je presume, fit
observer doucement le Gascon.
-- Je ne suis pas tresorier, Monsieur, dit sechement Loignac, je ne suis
encore que portier, passez.
Chalabre passa.
Derriere Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa
carte, laissa tomber de sa poche un cle et plusieurs tarots.
Il declara s'appeler Saint-Capautel, et sa declaration etant confirmee par
sa carte qui se trouva etre en regle, il suivit Chalabre.
Restait le sixieme qui, sur l'injonction du page improvise, etait descendu
de cheval et qui exhiba a M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:
"Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi precis, porte Saint-
Antoine."
Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son cote, s'occupait
a cacher sa tete en rattachant la gourmette parfaitement attachee du
cheval de son faux maitre.
-- Le page est a vous, monsieur? demanda Loignac a Ernauton en lui
designant du doigt le jeune homme.
-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir
ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.
-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont
la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de
tous les autres.
-- En voila un supportable au moins, murmura-t-il.
Ernauton remonta a cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur,
l'avait precede et se trouvait deja mele au groupe de ses devanciers.
-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et
les gens de leur suite.
-- Allons, vite, vite, mon maitre, dit le page, en selle, et partons.
Ernauton ceda encore une fois a l'ascendant qu'exercait sur lui cette
bizarre creature, et la porte etant ouverte, il piqua son cheval et
s'enfonca, guide par les indications du page, jusque dans le coeur du
faubourg Saint-Antoine.
Loignac fit derriere les six elus refermer la porte, au grand
mecontentement de la foule qui, la formalite remplie, croyait qu'elle
allait passer a son tour, et qui, voyant son attente trompee, temoigna
bruyamment son improbation.
Maitre Miton qui avait, apres une course effrenee a travers champs, repris
peu a peu courage et qui, tout en sondant le terrain a chaque pas, avait
fini par revenir a la place d'ou il etait parti, maitre Miton hasarda
quelques plaintes sur la facon arbitraire dont la soldatesque interceptait
les communications.
Le compere Friard, qui avait reussi a retrouver sa femme et qui, protege
par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compere Friard contait a
son auguste moitie les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa
facon.
Enfin les cavaliers, dont l'un avait ete nomme Mayneville par le petit
page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur
d'enceinte, dans l'esperance assez bien fondee d'y trouver une breche,
d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se presenter plus longtemps a la
porte Saint-Antoine ou a aucune autre.
Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la
quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'apercut que tout ce denoument
de la scene que nous venons de raconter allait se faire pres de la porte,
et que les conversations particulieres des cavaliers, des bourgeois et des
paysans ne lui apprendraient plus rien.
Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de
loge au portier et qui etait eclairee par deux fenetres, l'une s'ouvrant
sur Paris, l'autre sur la campagne.
A peine etait-il installe a ce nouveau poste qu'un homme, accourant de
l'interieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta a bas de sa
monture, et, entrant dans la loge, apparut a la fenetre.
-- Ah! ah! fit Loignac.
-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.
-- Bien, d'ou venez-vous?
-- De la porte Saint-Victor.
-- Votre bordereau?
-- Cinq.
-- Les cartes?
-- Les voici.
Loignac prit les cartes, les verifia, et ecrivit sur une ardoise qui
paraissait avoir ete preparee a cet effet, le chiffre 5.
Le messager partit.
Cinq minutes ne s'etaient point ecoulees que deux autres messagers
arrivaient.
Loignac les interrogea successivement; et toujours a travers son guichet.
L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.
L'autre de la porte du Temple, et annoncait le chiffre 6.
Loignac ecrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.
Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement
remplaces par quatre autres, lesquels arrivaient:
Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;
Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;
Le troisieme, de la porte Saint-Honore, avec le chiffre 8;
Le quatrieme, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.
Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le
chiffre 4.
Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les
chiffres suivants:
Porte Saint-Victor 5
Porte Bourdelle 4
Porte du Temple 6
Porte Saint-Denis 5
Porte Saint-Jacques 3
Porte Saint-Honore 8
Porte Montmartre 4
Porte Bussy 4
Enfin porte Saint-Antoine 6
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Total, quarante-cinq, ci 45
-- C'est bien.
-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre
qui veut!
Les portes s'ouvrirent.
Aussitot chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruerent dans
Paris, au risque de s'etouffer dans l'etranglement des deux piliers du
pont-levis.
En un quart d'heure s'ecoula, par cette vaste artere qu'on appelait la rue
Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin,
sejournait autour de cette digue momentanee.
Les bruits s'eloignerent peu a peu.
M. de Loignac remonta a cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeure le
dernier, apres avoir ete le premier, enjamba flegmatiquement la chaine du
pont en disant:
-- Tous ces gens-la voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu,
meme dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul
qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais a quoi bon
continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien
avantageux de voir dechirer M. de Salcede en quatre morceaux? Non,
pardieu! D'ailleurs j'ai renonce a la politique.
Allons diner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est
temps.
Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.
IV
LA LOGE EN GREVE DE S.M. LE ROI HENRI III
Si nous suivions maintenant jusqu'a la place de Greve, ou elle aboutit,
cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la
foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres
citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtes, coudoyes,
meurtris, les uns derriere les autres, nous preferons, grace au privilege
que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place
elle-meme, et quand nous aurons embrasse tout le spectacle d'un coup
d'oeil, nous retourner un instant vers le passe, afin d'approfondir la
cause apres avoir contemple l'effet.
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