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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Quarante Cinq

A >> Alexandre Dumas >> Les Quarante Cinq

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LES QUARANTE-CINQ
PREMIERE PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




[Illustration]




I

LA PORTE SAINT-ANTOINE

_Etiamsi omnes!_


Le 26 octobre de l'an 1585, les barrieres de la porte Saint-Antoine se
trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermees a dix heures et
demie du matin.

A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait
a leur uniforme pour etre des Suisses des petits cantons, c'est-a-dire des
meilleurs amis du roi Henri III, alors regnant, deboucha de la rue de la
Mortellerie et s'avanca vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux
et se referma derriere eux: une fois hors de cette porte, ils allerent se
ranger le long des haies qui, a l'exterieur de la barriere, bordaient les
enclos epars de chaque cote de la route, et, par sa seule apparition,
refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil,
de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entree
qu'ils n'avaient pu operer la porte se trouvant fermee, comme nous l'avons
dit.

S'il est vrai que la foule amene naturellement le desordre avec elle, on
eut pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prevot voulait
prevenir le desordre qui pouvait avoir lieu a la porte Saint-Antoine.

En effet, la foule etait grande; il arrivait par les trois routes
convergentes, et cela a chaque instant, des moines des couvents de la
banlieue, des femmes assises de cote sur les bats de leurs anes, des
paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomerer a cette
masse deja considerable que la fermeture inaccoutumee des portes arretait
a la barriere, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes,
formaient une espece de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois
quelques voix, sortant du diapason general, montaient jusqu'a l'octave de
la menace ou de la plainte.

On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient
entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en etre
sortis. Ceux-la, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les
interstices des barrieres, ceux-la devoraient l'horizon, borne par le
couvent des Jacobins, le prieure de Vincennes et la croix Faubin, comme
si, par quelqu'une de ces trois routes formant eventail, il devait leur
arriver quelque Messie.

Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles ilots qui
s'elevent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en
tourbillonnant et en se jouant, detache, soit une parcelle de gazon, soit
quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant apres
avoir hesite quelque temps sur les remous.

Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils
meritent toute notre attention, etaient formes, pour la plupart, par des
bourgeois de Paris fort hermetiquement calfeutres dans leurs chausses et
leurs pourpoints; car, nous avions oublie de le dire, le temps etait
froid, la bise agacante, et de gros nuages, roulant pres de terre,
semblaient vouloir arracher aux arbres les dernieres feuilles jaunissantes
qui s'y balancaient encore tristement.

Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutot deux causaient et le
troisieme ecoutait.

Exprimons mieux notre pensee et disons: le troisieme ne paraissait pas
meme ecouter, tant etait grande l'attention qu'il mettait a regarder vers
Vincennes.

Occupons-nous d'abord de ce dernier.

C'etait un homme qui devait etre de haute taille lorsqu'il se tenait
debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir
que faire lorsqu'il ne les employait pas a leur active destination,
etaient repliees sous lui, tandis que ses bras, non moins longs
proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint.
Adosse a la haie, convenablement etaye sur les buissons elastiques, il
tenait, avec une obstination qui ressemblait a la prudence d'un homme qui
desire n'etre point reconnu, son visage, cache derriere sa large main,
risquant seulement un oeil dont le regard percant dardait entre le medium
et l'annulaire ecartes a la distance strictement necessaire pour le
passage du rayon visuel.

A cote de ce singulier personnage, un petit homme, grimpe sur une butte,
causait avec un gros homme qui trebuchait a la pente de cette meme butte,
et se raccrochait a chaque trebuchement aux boutons du pourpoint de son
interlocuteur.

C'etaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le
nombre cabalistique trois, que nous avons annonce dans un des paragraphes
precedents.

-- Oui, maitre Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je
le repete, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'echafaud de
Salcede, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont deja sur
la place de Greve, ou qui se rendent a cette place des differents
quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte.
-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des
portes.

-- Cent mille, c'est beaucoup, compere Friard, repondit le gros homme;
beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir ecarteler
ce malheureux Salcede, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront
raison.

-- Maitre Miton, maitre Miton, prenez garde, repondit le petit homme, vous
parlez la comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous
en reponds.

Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tete d'un air de doute:

-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux
longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer a regarder du
cote de Vincennes, venait, sans oter sa main de dessus son visage, venait,
disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barriere
pour point de mire de son attention.

-- Plait-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eut entendu que
l'interpellation qui lui etait adressee et non les paroles precedant cette
interpellation qui avaient ete adressees au second bourgeois.

-- Je dis qu'il n'y aura rien en Greve aujourd'hui.

-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'ecartelement de
Salcede, repondit tranquillement l'homme aux longs bras.

-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit a propos de
cet ecartelement.

-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux.

-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends emeute; or, je dis qu'il
n'y aura aucune emeute en Greve: s'il avait du y avoir emeute, le roi
n'aurait pas fait decorer une loge a l'Hotel-de-Ville pour assister au
supplice avec les deux reines et une partie de la cour.

-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des emeutes?
dit en haussant les epaules, avec un air de souveraine pitie, l'homme aux
longs bras et aux longues jambes.

-- Oh! oh! fit maitre Miton en se penchant a l'oreille de son
interlocuteur, voila un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez-
vous, compere?

-- Non, repondit le petit homme.

-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors?

-- Je lui parle pour lui parler.

-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel
causeur.

-- Il me semble cependant, reprit le compere Friard assez haut pour etre
entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est
d'echanger sa pensee.

-- Avec ceux qu'on connait, tres bien, repondit maitre Miton, mais non
avec ceux que l'on ne connait pas.

-- Tous les hommes ne sont-ils pas freres? comme dit le cure de Saint-Leu,
ajouta le compere Friard d'un ton persuasif.

-- C'est-a-dire qu'ils l'etaient primitivement; mais, dans des temps comme
les notres, la parente s'est singulierement relachee, compere Friard.
Causez donc avec moi, si vous tenez absolument a causer, et laissez cet
etranger a ses preoccupations.

-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et
je sais d'avance ce que vous me repondrez, tandis qu'au contraire peut-
etre cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau a me dire.

-- Chut! il vous ecoute.

-- Tant mieux, s'il nous ecoute; peut-etre me repondra-t-il. Ainsi donc,
monsieur, continua le compere Friard en se tournant vers l'inconnu, vous
pensez qu'il y aura du bruit en Greve?

-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela.

-- Je ne pretends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il
essayait de rendre fin; je pretends que vous le pensez, voila tout.

-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur
Friard?

-- Tiens! il me connait! s'ecria le bourgeois au comble de l'etonnement,
et d'ou me connait-il?

-- Ne vous ai-je pas nomme deux ou trois fois, compere? dit Miton en
haussant les epaules comme un homme honteux devant un etranger du peu
d'intelligence de son interlocuteur.

-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et
comprenant, grace a cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien!
puisqu'il me connait, il va me repondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il
en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du
bruit en Greve, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et
qu'au contraire vous etes ici... ha!

Ce ha! prouvait que le compere Friard avait atteint, dans sa deduction,
les bornes les plus eloignees de sa logique et de son esprit.

-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que
vous pensez que je pense, repondit l'inconnu, en appuyant sur mots
prononces deja par son interrogateur et repetes par lui, pourquoi n'y
etes-vous pas, en Greve? Il me semble cependant que le spectacle est assez
rejouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Apres cela, peut-etre me
repondrez-vous que vous n'etes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de
Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire
invasion dans Paris pour delivrer M. de Salcede.

-- Non, monsieur, repondit vivement le petit homme, visiblement effraye de
ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme,
mademoiselle Nicole Friard, qui est allee reporter vingt-quatre nappes au
prieure des Jacobins, ayant l'honneur d'etre blanchisseuse particuliere de
don Modeste Gorenflot, abbe dudit prieure des Jacobins. Mais pour en
revenir au hourvari dont parlait le compere Miton, et auquel je ne crois
pas ni vous non plus, a ce que vous dites du moins...

-- Compere, compere! s'ecria Miton, regardez donc ce qui se passe.

Maitre Friard suivit la direction indiquee par le doigt de son compagnon,
et vit qu'outre les barrieres dont la fermeture preoccupait deja si
serieusement les esprits, on fermait encore la porte.

Cette porte fermee, une partie des Suisses vint s'etablir en avant du
fosse.

-- Comment! comment! s'ecria Friard palissant, ce n'est point assez de la
barriere, et voila qu'on ferme la porte, maintenant!

-- Eh bien! que vous disais-je? repondit Miton, palissant a son tour.

-- C'est drole, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant.

Et, en riant, il decouvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de
son menton, une double rangee de dents blanches et aigues qui paraissaient
merveilleusement aiguisees par l'habitude de s'en servir au moins quatre
fois par jour.

A la vue de cette nouvelle precaution prise, un long murmure d'etonnement
et quelques cris d'effroi s'eleverent de la foule compacte qui encombrait
les abords de la barriere.

-- Faites faire le cercle! cria la voix imperative d'un officier.

La manoeuvre fut operee a l'instant meme, mais non sans encombre: les gens
a cheval et les gens en charrette, forces de retrograder, ecraserent ca et
la quelques pieds et enfoncerent a droite et a gauche quelques cotes dans
la foule.

Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient
en se renversant les uns sur les autres.

-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.

Le cri le plus terrible, emprunte au pale vocabulaire de la peur, n'eut
pas produit un effet plus prompt et plus decisif que ce cri:

-- Les Lorrains!!!

-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'ecria Miton tremblant, les Lorrains,
les Lorrains, fuyons!

-- Fuir, et ou cela? demanda Friard.

-- Dans cet enclos, s'ecria Miton en se dechirant les mains pour saisir
les epines de cette haie sur laquelle etait moelleusement assis l'inconnu.

-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aise a dire qu'a faire,
maitre Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous
n'avez pas la pretention de franchir cette haie qui est plus haute que
moi.

-- Je tacherai, dit Miton, je tacherai. Et il fit de nouveaux efforts.

-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de detresse
d'un homme qui commence a perdre la tete, votre ane me marche sur les
talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va
ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre
charrette dans les cotes.

Pendant que maitre Miton se cramponnait aux branches de la haie pour
passer par-dessus, et que le compere Friard cherchait vainement une
ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'etait leve, avait
purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un
simple mouvement, pareil a celui que fait un cavalier pour se mettre en
selle, il avait enjambe la haie sans qu'une seule branche effleurat son
haut-de-chausse.

Maitre Miton l'imita en dechirant le sien en trois endroits, mais il n'en
fut point ainsi du compere Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous
ni par-dessus, et, de plus en plus menace d'etre ecrase par la foule,
poussait des cris dechirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras,
le saisit a la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et,
l'enlevant, le transporta de l'autre cote de la haie avec la meme facilite
qu'il eut fait d'un enfant.

[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard percant dardait entre
le medium et l'annulaire. -- PAGE 2.]

-- Oh! oh! oh! s'ecria maitre Miton, rejoui de ce spectacle et suivant des
yeux l'ascension et la descente de son ami maitre Friard, vous avez l'air
de l'enseigne du Grand-Absalon.

-- Ouf! s'ecria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que
vous voudrez, me voila de l'autre cote de la haie, et grace a monsieur.
Puis, se redressant pour regarder l'inconnu a la poitrine duquel il
atteignait a peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de graces!
Monsieur, vous etes un veritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean
Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami?

Et le brave homme prononca en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un
coeur profondement reconnaissant.

-- Je m'appelle Briquet, monsieur, repondit l'inconnu, Robert Briquet,
pour vous servir.

-- Et vous m'avez deja considerablement servi, monsieur Robert Briquet,
j'ose le dire; oh! ma femme vous benira; Mais, a propos, ma pauvre femme!
o mon Dieu, mon Dieu! elle va etre etouffee dans cette foule. Ah! maudits
Suisses qui ne sont bons qu'a faire ecraser les gens!

Le compere Friard achevait a peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber
sur son epaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.

Il se retourna pour voir quel etait l'audacieux qui prenait avec lui une
pareille liberte.

Cette main etait celle d'un Suisse.

-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat.

-- Ah! nous sommes cernes! s'ecria Friard.

-- Sauve qui peut! ajouta Miton.

Et tous deux, grace a la haie franchie, ayant l'espace devant eux,
gagnerent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire
silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant
perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer la en vedette.

-- La main est bonne, compagnon, dit-il, a ce qu'il parait?

-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.

-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains
venaient comme on le dit.

-- Ils ne fiennent bas.

-- Non?

-- Bas di tout.

-- D'ou vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas.

-- Fous bas besoin di gombrendre, repliqua le Suisse en riant aux eclats
de sa plaisanterie.

-- C'etre chuste, mon gamarate, tres chuste, dit Robert Briquet, merci.

Et Robert Briquet s'eloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre
groupe, tandis que le digne Helvetien, cessant de rire, murmurait:

-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das fur ein Mann,
der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet
auszulachen?

Ce qui, traduit en francais, voulait dire:

-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que
c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majeste?




II

CE QUI SE PASSAIT A L'EXTERIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE


Un de ces groupes etait forme d'un nombre considerable de citoyens surpris
hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins
entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que
la cloture de ces portes genait fort, a ce qu'il parait, car ils criaient
de tous leurs poumons:

-- La porte! la porte!

Lesquels cris, repetes par tous les assistants avec des recrudescences
d'emportement, occasionnaient dans ces moments-la un bruit d'enfer.

Robert Briquet s'avanca vers ce groupe, et se mit a crier plus haut
qu'aucun de ceux qui le composaient:

-- La porte! la porte!

Il en resulta qu'un des cavaliers, charme de cette puissance vocale, se
retourna de son cote, le salua et lui dit:

-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein
jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiegeaient Paris?

Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et
qui etait un homme de quarante a quarante-cinq ans.

Cet homme, en outre, paraissait etre le chef de trois ou quatre autres
cavaliers qui l'entouraient.

Cet examen donna sans doute confiance a Robert Briquet, car aussitot il
s'inclina a son tour et repondit:

-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison;
mais, ajouta-t-il, sans etre trop curieux, oserais-je vous demander quel
motif vous soupconnez a cette mesure?

-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange
leur Salcede.

-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille.

Robert Briquet se retourna du cote ou venait cette voix dont l'accent lui
indiquait un Gascon renforce, et il apercut un jeune homme de vingt ou
vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui
lui avait paru le chef des autres.

Le jeune homme etait nu-tete; sans doute il avait perdu son chapeau dans
la bagarre.

Maitre Briquet paraissait un observateur; mais, en general, ses
observations etaient courtes; aussi detourna-t-il rapidement son regard du
Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le
cavalier.

-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcede appartient a M. de
Guise, ce n'est deja point un si mauvais ragout.

-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.

-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, repondit le cavalier en
haussant les epaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de
sornettes.

-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire
narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcede n'est point a M. de
Guise?

-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sur, repondit le cavalier.
Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un
mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette
certitude? il continua:

-- Sans doute, si Salcede eut ete au _duc_, le duc ne l'eut pas laisse
prendre, ou tout au moins ne l'eut pas laisse amener ainsi de Bruxelles a
Paris, pieds et poings lies, sans faire au moins en sa faveur une
tentative d'enlevement.

-- Une tentative d'enlevement, reprit Briquet, c'etait bien hasardeux; car
enfin, qu'elle reussit ou qu'elle echouat, du moment ou elle venait de la
part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspire contre le
duc d'Anjou.

-- M. de Guise, reprit sechement le cavalier, n'eut point ete retenu far
cette consideration, j'en suis sur, et, du moment ou il n'a ni reclame ni
defendu Salcede, c'est que Salcede n'est point a lui.

-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas
moi qui invente; il parait certain que Salcede a parle.

-- Ou cela? devant les juges?

-- Non, pas devant les juges, monsieur, a la torture.

-- N'est-ce donc pas la meme chose? demanda maitre Robert Briquet, d'un
air qu'il essayait inutilement de rendre naif.

-- Non, certes, ce n'est pas la meme chose, il s'en faut: d'ailleurs on
pretend qu'il a parle soit; mais on ne repete point ce qu'il a dit.

-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le repete
et tres longuement meme.

-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez,
vous qui etes si bien instruit.

-- Je ne me vante pas d'etre bien instruit, monsieur, puisque je cherche
au contraire a m'instruire pres de vous, repondit Briquet.

-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez
pretendu qu'on repetait les paroles de Salcede; ses paroles, quelles sont-
elles? dites.

-- Je ne puis repondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit
Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir a pousser le cavalier.

[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et
crepus. -- PAGE 10.]

-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prete?

-- On pretend qu'il a avoue qu'il conspirait pour M. de Guise.

-- Contre le roi de France sans doute? toujours meme chanson!

-- Non pas contre Sa Majeste le roi de France, mais bien contre Son
Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

-- S'il a avoue cela....

-- Eh bien? demanda Robert Briquet.

-- Eh bien! c'est un miserable, dit le cavalier en froncant le sourcil.

-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoue,
c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le
coquemar font dire bien des choses aux honnetes gens.

-- Helas! vous dites la une grande verite, monsieur, dit le cavalier en se
radoucissant et en poussant un soupir.

-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tete dans la direction
de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade,
coquemar, belle misere que tout cela! Si ce Salcede a parle, c'est un
coquin, et son patron un autre.

-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant reprimer un soubresaut d'impatience,
-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Je chante sur le ton qu'il me plait, cap de Bious! tant pis pour ceux a
qui mon chant ne plait pas.

Le cavalier fit un mouvement de colere.

-- Du calme! dit une voix douce en meme temps qu'imperative, dont Robert
Briquet chercha vainement a reconnaitre le proprietaire.

Le cavalier parut faire un effort sur lui-meme; cependant il n'eut pas la
puissance de se contenir tout a fait.

-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il
au Gascon.

-- Si je connais Salcede?

-- Oui.

-- Pas le moins du monde.

-- Et le duc de Guise?

-- Pas davantage.

-- Et le duc d'Alencon?

-- Encore moins.

-- Savez-vous que M. de Salcede est un brave?

-- Tant mieux; il mourra bravement alors.

-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-meme?

-- Cap de Bious! que me fait cela?

-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alencon, a fait tuer ou laisse
tuer quiconque s'est interesse a lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et
le reste?

-- Je m'en moque.

-- Comment! vous vous en moquez?

-- Mayneville! Mayneville! murmura la meme voix.

-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu!
j'ai affaire a Paris aujourd'hui meme, ce matin, et a cause de cet enrage
de Salcede, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcede est un
belitre, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont
fermees au lieu d'etre ouvertes.

-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons
voir sans doute quelque chose de curieux.

Mais cette chose curieuse a laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait
aucunement. Le cavalier, a qui cette derniere apostrophe avait fait monter
le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colere.

-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empechent
d'entrer a Paris!

-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du
visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient ete faits a sa
patience: ah! ah! il parait que je verrai une chose plus curieuse encore
que celle a laquelle je m'attendais.

Comme il faisait cette reflexion, un son de trompe retentit, et presque
aussitot les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes,
comme s'ils decoupaient un gigantesque pate de mauviettes, separerent les
groupes en deux morceaux compactes qui s'allerent aligner de chaque cote
du chemin, en laissant le milieu vide.

Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parle, et a la garde duquel la
porte paraissait confiee, passa avec son cheval, allant et revenant; puis,
apres un moment d'examen qui ressemblait a un defi, il ordonna aux trompes
de sonner.

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