La dame de Monsoreau v.2
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LA DAME DE MONSOREAU
PAR
ALEXANDRE DUMAS
EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE
DEUXIEME PARTIE
PARIS
1890
TABLE DES MATIERES DE LA DEUXIEME PARTIE.
I.--Comment frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut
fait a son couvent.
II.--Comment frere Gorenflot demeura convaincu qu'il etait somnambule,
et deplora amerement cette infirmite.
III.--Comment frere Gorenflot voyagea sur un ane nomme Panurge, et
apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
IV.--Comment frere Gorenflot troqua son ane contre une mule, et sa
mule contre un cheval.
V.--Comment Chicot et son compagnon s'installerent a l'hotellerie du
Cygne de la Croix, et comment ils y furent recus par l'hote.
VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa
le moine.
VII.--Comment Chicot, apres avoir fait un trou avec une vrille, en fit
un avec son epee.
VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Meridor n'etait
point morte.
IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut recu par le roi Henri III.
X.--Ce qui s'etait passe entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand
veneur.
XI.--Comment se tint le Conseil du roi.
XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.
XIII.--Castor et Pollux.
XIV.--Comment il est prouve qu'ecouler est le meilleur moyen pour
entendre.
XV.--La soiree de la Ligue.
XVI.--La rue de la Ferronnerie.
XVII.--Le prince et l'ami.
XVIII.--Etymologie de la rue de la Jussienne.
XIX.--Comment d'Epernon eut son pourpoint dechire, et comment
Schomberg fut teint en bleu.
XX.--Chicot est de plus en plus roi de France.
XXI.--Comment Chicot fit une visite a Bussy, et de ce qui s'ensuivit.
XXII.--Les echecs de Chicot, le bilboquet de Quelus la sarbacane de
Schomberg.
XXIII.--Comment le roi nomma un chef a la Ligue, et comment ce ne fut
ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'etait ni Son Altesse le duc
d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
XXV.--Eteocle et Polynice.
XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les
armoires vides.
XXVII.--Ventre-saint-gris.
XXVIII.--Les amis.
XXIX.--Les amants.
XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le
donna pour rien.
XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou.
XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc.
XXXIII.--Une volee d'Angevins.
XXXIV.--Roland.
IMAGES
Titre
Comment Frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut fait
a son couvent.
Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
les expressions de l'etonnement.
Voila une tournure, dit Gorenflot, voila une taille... on dirait que
je connais cela.
Gorenflot se cramponnait des deux mains a la longe de son ane.
Le moine portant les deux selles sur la tete et les deux brides a ses
mains.
Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.
Voila le coup, dit Chicot.
Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois a M. de Mayenne;
vous voudriez donc que je devinsse votre debiteur comme je suis le
sien.
Je te briserai comme je brise ce verre.
M. de Guise.
Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.
Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frere, qui soyez
veritablement mes amis.
Qui aime bien chatie bien.
Croyez-vous que je pense que c'est par amitie que vous me venez voir?
Non, pardieu, car vous n'aimez personne.
Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars
pour Meridor.
A moi! au secours! a l'aide! mon frere veut me tuer.
Schomberg.
Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur
de m'inviter a m'asseoir.
Francois: te voila tombe sous ma justice.
Le duc s'approcha de la lumiere.
Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier echelon.
N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.
CHAPITRE PREMIER
COMMENT FRERE GORENFLOT SE REVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT
A SON COUVENT.
Nous avons laisse notre ami Chicot en extase devant le sommeil non
interrompu et devant le ronflement splendide de frere Gorenflot; il
fit signe a l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumiere, apres
lui avoir recommande sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne
frere de la sortie qu'il avait faite a dix heures du soir, et de la
rentree qu'il venait de faire a trois heures du matin.
Comme maitre Bonhomet avait remarque une chose, c'est que dans les
relations qui existaient entre le fou et le moine, c'etait toujours le
fou qui payait, il tenait le fou en grande consideration, tandis qu'il
n'avait au contraire qu'une veneration fort mediocre pour le moine. Il
promit en consequence a Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur
les evenements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans
l'obscurite, ainsi que la chose venait de lui etre recommandee.
Bientot Chicot s'apercut d'une chose qui excita son admiration, c'est
que frere Gorenflot ronflait et parlait en meme temps. Ce qui
indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience
bourrelee de remords, mais un estomac surcharge de nourriture.
Les paroles que prononcait Gorenflot dans son sommeil formaient,
recousues les unes aux autres, un affreux melange d'eloquence sacree
et de maximes bachiques.
Cependant Chicot s'apercut que, s'il restait dans une obscurite
complete, il aurait grand'peine a accomplir la restitution qui lui
restait a faire pour que Gorenflot, a son reveil, ne se doutat de
rien; en effet, il pouvait, dans les tenebres, marcher imprudemment
sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les
differentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa lethargie.
Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour eclairer un peu
la scene.
Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:
--Mes freres! voici un vent feroce: c'est le souffle du Seigneur,
c'est son haleine qui m'inspire.
--Et il se remit a ronfler.
Chicot attendit un instant que le sommeil eut bien repris toute son
influence, et commenca de demailloter le moine.
--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empechera le raisin de
murir.
Chicot s'arreta au milieu de son operation, qu'il reprit un instant
apres.
--Vous connaissez mon zele, mes freres, continua le moine, tout pour
l'Eglise et pour monseigneur le duc de Guise.
--Canaille! dit Chicot.
--Voila mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain...
--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour
lui passer sa robe.
--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frere Gorenflot
a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frere
Gorenflot a dompte le vin.
Chicot haussa les epaules.
Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de
lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistre a
cette douteuse lueur.
--Ah! pas de fantomes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme
s'il se plaignait a quelque demon familier, oublieux des conventions
qu'il avait faites avec lui.
--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa
robe et en ramenant son capuchon sur sa tete.
--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a ferme la porte
du choeur, et le vent ne vient plus.
--Reveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien
egal.
--Le Seigneur a entendu ma priere, murmura le moine, et l'aquilon
qu'il avait envoye pour geler les vignes s'est change en doux zephyr.
--_Amen!_ dit Chicot.
Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe,
apres avoir le plus vraisemblablement possible dispose les bouteilles
vides et les assiettes salies, il s'endormit cote a cote avec son
compagnon.
Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hote
grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, reussirent a
percer l'epaisse vapeur qui assoupissait les idees de Gorenflot.
Il se souleva, et parvint, a l'aide de ses deux mains, a s'etablir sur
la partie que la nature prevoyante a donnee a l'homme pour etre son
principal centre de gravite.
Cet effort accompli, non sans difficulte. Gorenflot se mit a
considerer le pele-mele significatif de la vaisselle; puis Chicot,
qui, dispose, grace a la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras,
de maniere a tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine,
Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui
faisait honneur a ce fameux talent d'imitation dont nous avons deja
parle.
--Grand jour! s'ecria le moine; corbleu! grand jour! il parait que
j'ai passe la nuit ici.
Puis, rassemblant ses idees:
--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!
Il se mit a resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait
pas cru devoir prendre.
--C'est egal, dit-il, j'ai fait un etrange reve: il me semblait etre
mort et enveloppe dans un linceul tache de sang.
Gorenflot ne se trompait pas tout a fait; il avait pris, en se
reveillant a moitie, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et
les taches de vin pour des gouttes de sang.
--Heureusement que c'etait un reve, dit Gorenflot en regardant de
nouveau autour de lui.
Dans cet examen, ses yeux s'arreterent sur Chicot, qui, sentant que le
moine le regardait, ronfla de double force.
--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec
admiration.
--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est
pas dans ma position, lui.
Et il poussa un soupir qui monta a l'unisson du ronflement de Chicot,
de sorte que le soupir eut probablement reveille le Gascon, si le
Gascon eut dormi veritablement.
--Si je le reveillais pour lui demander avis? il est homme de bon
conseil.
Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason
de l'orgue, passa a l'imitation du tonnerre.
--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.
Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la
peine a eviter le cachot. Ce n'est pas encore precisement le cachot,
c'est le pain et l'eau qui en sont la consequence. Si j'avais du moins
quelque argent pour seduire le frere geolier!
Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse
assez ronde qu'il cacha sous son ventre.
Ce n'etait pas une precaution inutile; plus contrit que jamais,
Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles melancoliques:
--S'il etait eveille, il ne me refuserait pas un ecu; mais son sommeil
m'est sacre... et je vais le prendre.
A ces mots, frere Gorenflot, qui, apres etre demeure un certain temps
assis, venait de s'agenouiller, se pencha a son tour vers Chicot et
fouilla delicatement dans la poche du dormeur.
Chicot ne jugea point a propos, malgre l'exemple donne par son
compagnon, de faire appel a son demon familier, et le laissa fouiller
a son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.
--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le
chapeau peut-etre.
Tandis que le moine se mettait en quete, Chicot vidait sa bourse dans
sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son
haut-de-chausses.
--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'etonne. Mon ami Chicot,
qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent.
Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche
jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.
Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la
bourse vide.
--Jesus! murmura-t-il, et l'ecot, qui le payera?
Cette pensee produisit sur le moine une profonde impression, car il se
mit aussitot sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu avine, mais
cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine
sans lier conversation avec l'hote, malgre les avances que celui-ci
lui faisait, et s'enfuit.
Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche,
et, s'accoudant contre la fenetre, que mordait deja un rayon de
soleil, il oublia Gorenflot dans une meditation profonde.
Cependant le frere queteur, sa besace sur l'epaule, poursuivait son
chemin avec une mine composee qui pouvait paraitre aux passants du
recueillement, et qui n'etait que de la preoccupation, car Gorenflot
cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de
soldat attarde, mensonge dont le fond est toujours le meme, tandis que
la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.
Du plus loin que frere Gorenflot apercut les portes du couvent, elles
lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de facheux
indices de la presence de plusieurs moines conversant sur le seuil et
regardant tour a tour avec inquietude vers les quatre points
cardinaux.
Mais, a peine eut-il debouche de la rue Saint-Jacques, qu'un grand
mouvement opere par les freres au moment meme ou ils l'apercurent lui
donna une des plus horribles frayeurs qu'il eut eprouvees de sa vie.
--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me designent, ils
m'attendent; on m'a cherche cette nuit; mon absence a fait scandale;
je suis perdu!
Et la tete lui tourna; une folle idee de fuir lui vint a l'esprit;
mais plusieurs religieux venaient deja a sa rencontre; on le
poursuivrait indubitablement. Frere Gorenflot se rendait justice, il
n'etait pas taille pour la course; il serait rejoint, garrotte, traine
au couvent; il prefera la resignation.
Il s'avanca donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient
hesiter a venir lui parler.
--Helas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaitre, je
suis une pierre d'achoppement.
Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant a Gorenflot:
--Pauvre cher frere! dit-il.
Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.
--Ah! mon Dieu!
--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisieme, il a dit qu'aussitot rentre
au couvent on vous conduisit pres de lui.
--Voila ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il
entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.
--Ah! c'est vous! s'ecria le frere portier, venez vite, vite, le
reverend prieur Joseph Foulon vous demande.
Et le frere portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou
plutot le traina jusque dans la chambre du prieur.
La aussi les portes se refermerent.
Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courrouce
de l'abbe; il se sentait seul, abandonne de tout le monde, en
tete-tete avec un superieur qui devait etre irrite, et irrite
justement.
--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbe.
--Mon reverend... balbutia le moine.
--Que d'inquietudes vous nous avez donnees! dit le prieur.
--C'est trop de bontes, mon pere, reprit Gorenflot, qui ne comprenait
rien a ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.
--Vous avez craint de rentrer apres la scene de cette nuit, n'est-ce
pas?
--J'avoue que je n'ai point ose rentrer, dit le moine, dont le front
distillait une sueur glacee.
--Ah! cher frere, cher frere, dit l'abbe, c'est bien jeune et bien
imprudent ce que vous avez fait la.
--Laissez-moi vous expliquer, mon pere....
--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie....
--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car
j'etais embarrasse de le faire.
--Je le comprends a merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme
vous a entraine; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est
un sentiment sacre; mais les vertus outrees deviennent presque vices,
les sentiments les plus honorables, exageres, sont reprehensibles.
--Pardon, mon pere, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne
comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?
--De celle que vous avez faite cette nuit.
--Hors du couvent? demanda timidement le moine.
--Non pas, dans le couvent.
--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?
--Oui, vous.
Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commencait a comprendre qu'il
jouait aux propos interrompus.
--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace
m'a epouvante.
--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc ete bien audacieux?
--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez ete temeraire.
--Helas! il faut pardonner aux ecarts d'un temperament encore mal
assoupli; je me corrigerai, mon pere.
--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empecher de craindre pour vous
et pour nous les consequences de cet eclat. Si la chose s'etait passee
entre nous, ce ne serait rien.
--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?
--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait la plus de cent laiques
qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.
--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus etonne.
--J'avoue qu'il etait beau, j'avoue que les applaudissements ont du
vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tete;
mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les
rues de Paris, au point d'offrir de revetir une cuirasse et de faire
appel aux bons catholiques, le casque en tete et la pertuisane sur
l'epaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.
Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
les expressions de l'etonnement.
--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier.
Cette seve religieuse qui bout,dans votre coeur genereux vous ferait
tort a Paris, ou il y a tant d'yeux mechants qui vous epient. Je
desire que vous alliez la depenser....
--Ou cela, mon pere? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire
un tour de cachot.
--En province.
--Un exil? s'ecria Gorenflot.
--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, tres-cher frere.
--Et que peut-il donc m'arriver?
--Un proces criminel, qui amenerait, selon toute probabilite, la
prison eternelle, sinon la mort.
Gorenflot palit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il
avait encouru la prison perpetuelle et meme la peine de mort pour
s'etre grise dans un cabaret et avoir passe une nuit hors de son
couvent.
--Tandis qu'en vous soumettant a cet exil momentane, mon tres-cher
frere, non-seulement vous echappez au danger, mais encore vous plantez
le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette
nuit, dangereux et meme impossible sous les yeux du roi et de ses
mignons maudits, devient en province plus facile a executer. Partez
donc au plus vite, frere Gorenflot; peut-etre meme est-il deja trop
tard, et les archers ont-ils recu l'ordre de vous arreter.
--Ouais! mon reverend pere, que dites-vous la? balbutia le moine en
roulant des yeux epouvantes; car, a mesure que le prieur, dont il
avait d'abord admire la mansuetude, parlait, il s'etonnait des
proportions que prenait un peche, a tout prendre, tres-veniel.--Les
archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?
--Vous n'avez point affaire a eux; mais ils pourraient bien avoir
affaire a vous.
--Mais on m'a donc denonce? dit frere Gorenflot.
--Je le parierais. Partez donc, partez.
--Partir! mon reverend, dit Gorenflot atterre. C'est bien aise a dire;
mais comment vivrai-je quand je serai parti?
--Eh! rien de plus facile. Vous etes le frere queteur du couvent;
voila vos moyens d'existence. De votre quete vous avez nourri les
autres jusqu'a present; de votre quete vous vous nourrirez. Et puis,
soyez tranquille, mon Dieu! le systeme que vous avez developpe vous
fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que
vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout
ne revenez pas que l'on ne vous previenne.
Et le prieur, apres avoir tendrement embrasse frere Gorenflot, le
poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnee de
succes, a la porte de sa cellule.
La, toute la communaute etait reunie, attendant frere Gorenflot.
A peine parut-il, que chacun s'elanca vers lui, et que chacun voulut
lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la
veneration allait jusqu'a baiser le bas de sa robe.
--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous etes un
saint homme, ne m'oubliez point dans vos prieres.
--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!
--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la
foi, adieu! Godefroy de Bouillon etait bien peu de chose aupres de
vous.
--Adieu! martyr, lui dit un troisieme en baisant le bout de son
cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la
lumiere arrivera.
Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers,
et d'epithetes en epithetes, porte jusqu'a la porte de la rue, qui se
referma derriere lui des qu'il l'eut franchie.
Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait
rendre, et finit par sortir de Paris a reculons, comme si l'ange
exterminateur lui eut montre la pointe de son epee flamboyante.
Le seul mot qui lui echappa en arrivant a la porte fut celui-ci:
--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas;
misericorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.
CHAPITRE II
COMMENT FRERE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ETAIT SOMNAMBULE, ET
DEPLORA AMEREMENT CETTE INFIRMITE.
Jusqu'au jour nefaste ou nous sommes arrives, jour ou tombait sur le
pauvre moine cette persecution inattendue, frere Gorenflot avait mene
la vie contemplative, c'est-a-dire que, sortant de bon matin quand il
voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil,
confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais
pense a se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au
reste, de la Corne d'Abondance; ces extra etaient soumis aux caprices
des fideles, et ne pouvaient se prelever que sur les aumones en
argent, auxquelles frere Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint
Jacques, une halte; apres cette halte, ces aumones rentraient au
couvent, diminuees de la somme que frere Gorenflot avait laissee en
route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons
repas et les bons convives. Mais Chicot etait tres-fantasque dans sa
vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis
il etait quinze jours, un mois, six semaines sans reparaitre, soit
qu'il restat enferme avec le roi, soit qu'il l'accompagnat dans
quelque pelerinage, soit enfin qu'il executat pour son propre compte
un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot etait donc un de ces
moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le
monde commencait au superieur de la maison, c'est-a-dire au colonel du
couvent, et finissait a la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Eglise,
cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression
pittoresque que nous employions tout a l'heure a l'egard des
defenseurs de la patrie, ne s'etait-il jamais figure qu'un jour il lui
fallut laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.
Encore s'il eut eu de l'argent! mais la reponse du prieur a sa demande
avait ete simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de
saint Luc.
--Cherche, et tu trouveras.
Gorenflot, en songeant qu'il allait etre oblige de chercher au loin,
se sentait las avant de commencer.
Cependant le principal etait de se soustraire d'abord au danger qui le
menacait, danger inconnu, mais pressant, d'apres ce qui avait paru
ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'etait pas
de ceux qui peuvent deguiser leur physique et echapper aux
investigations par quelque habile metamorphose; il resolut donc de
gagner au large d'abord, et, dans cette resolution, franchit d'un pas
assez rapide la porte Bordelle, depassa prudemment, et en se faisant
le plus mince possible, la guerite des veilleurs de nuit et le poste
des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbe de
Sainte-Genevieve lui avait fait fete, ne fussent des realites trop
saisissantes.
Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut
a cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers
du fosse, disposee en maniere de fauteuil, cette premiere herbe du
printemps qui s'efforce de percer la terre deja verdoyante; lorsqu'il
vit le soleil joyeux a l'horizon, la solitude a droite et a gauche, la
ville murmurante derriere lui, il s'assit sur le talus de la route,
emboita son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de
l'index le bout carre d'un nez de dogue, et commenca une reverie
accompagnee de gemissements.
Sauf la cythare qui lui manquait, frere Gorenflot ne ressemblait pas
mal a l'un de ces Hebreux qui, suspendant leur harpe au saule,
fournissaient, au temps de la desolation de Jerusalem, le texte du
fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de
tableaux melancoliques.
Gorenflot gemissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure
a laquelle on dinait au couvent, car les moines, en arriere de la
civilisation, comme il convient a des gens detaches du monde,
suivaient encore, en l'an de grace 1578, les pratiques du bon roi
Charles V, lequel dinait a huit heures du matin, apres sa messe.
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