La dame de Monsoreau v.1
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--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, a l'idee
qu'elle pouvait etre separee de son mari.
Mais c'etait chose plus facile a dire qu'a executer. Les sapins
etaient fort epais et formaient une veritable muraille de branches. De
plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain
sablonneux.
Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on
entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.
--C'est bien a nous qu'il en veut, Jesus Seigneur! s'ecria la jeune
femme.
--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arretant, si c'est a nous qu'il en veut,
voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied a terre il nous
rejoindra toujours.
--Il s'arrete, dit la jeune femme.
--Et meme il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma
foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.
--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me
semble.
En effet, l'inconnu, apres avoir attache son cheval a l'un des sapins
de la lisiere, entrait dans le bois en criant:
--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille
diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.
--Que dit-il donc? demanda la comtesse.
--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.
--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez
oublie votre bracelet dans l'hotellerie de Courville. Que diable! un
portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette
respectable madame de Cosse surtout. En faveur de cette chere maman,
ne me faites donc pas courir pour cela.
--Mais je connais cette voix! s'ecria Saint-Luc.
--Et puis il me parle de ma mere.
--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?
--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis apercue ce matin seulement. Je ne
pouvais me rappeler ou je l'avais laisse.
--Mais c'est Bussy! s'ecria tout a coup Saint-Luc.
--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout emue, notre ami?
--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant
d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin
a l'eviter.
--Saint-Luc! je ne m'etais donc pas trompe! dit la voix sonore de
Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva pres des deux epoux.
Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux eclats et en offrant a la
comtesse le portrait que reellement elle avait oublie dans
l'hotellerie de Courville, ou l'on se rappelle que les voyageurs
avaient passe la nuit.
--Est-ce que vous venez pour nous arreter de la part du roi, monsieur
de Bussy? dit en souriant Jeanne.
--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majeste pour
qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouve votre
bracelet a Courville; cela m'a indique que vous me precediez sur la
route. J'ai alors pousse mon cheval, je vous ai apercus, je me suis
doute que c'etait vous, et, sans le vouloir, je vous ai donne la
chasse. Excusez-moi.
--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupcon, c'est le
hasard qui vous fait suivre la meme route que nous?
--Le hasard, repondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontres,
je dirai la Providence.
Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaca
devant l'oeil si brillant et le sourire si sincere du beau
gentilhomme.
--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.
--Je voyage, dit Bussy en remontant a cheval.
--Mais pas comme nous?
--Non, malheureusement.
--Pas pour cause de disgrace? voulais-je dire.
--Ma foi, peu s'en faut.
--Et vous allez?
--Je vais du cote d'Angers. Et vous?
--Nous aussi.
--Oui, je comprends, Brissac est a une dizaine de lieues d'ici, entre
Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir
paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je
porterais envie a votre bonheur si l'envie n'etait pas un si vilain
defaut.
--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de
reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous
le sommes; c'est chose tres-facile, je vous jure, que le bonheur quand
on s'aime.
Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler a son
temoignage.
--Madame, dit Bussy, je me defie de ces bonheurs-la; tout le monde n'a
pas la chance de se marier comme vous, avec privilege du roi.
--Allons donc, vous, l'homme aime partout!
--Quand on est aime partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est
comme si on ne l'etait nulle part.
--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence a son
mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillite a
bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets
de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.
--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un
soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.
--Voulez-vous que je vous marie? repeta madame de Saint-Luc.
--Si vous me mariez a votre gout, non; si vous me mariez a mon gout,
oui.
--Vous dites cela comme un homme decide a rester celibataire.
--Peut-etre.
--Mais vous etes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez epouser?
--Comte, par grace, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne
pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.
--Ah ca, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est
de ma femme que vous etes amoureux.
--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein
de delicatesse, et que les maris auraient bien tort d'etre jaloux de
moi.
--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'etait Bussy qui
lui avait amene sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous
avez le coeur pris quelque part.
--Je l'avoue, dit Bussy.
--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.
--Par une passion, madame.
--Je vous guerirai.
--Je ne crois pas.
--Je vous marierai.
--J'en doute.
--Et je vous rendrai aussi heureux que vous meritez de l'etre.
--Helas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'etre malheureux.
--Je suis tres-opiniatre, je vous en avertis, dit Jeanne.
--Et moi donc! dit Bussy.
--Comte, vous cederez.
--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis.
Sortons d'abord de cette sablonniere, s'il vous plait, puis nous
gagnerons pour la couchee ce charmant petit village qui reluit la-bas
au soleil.
--Celui-la ou quelque autre.
--Peu m'importe, je n'ai point de preference.
--Vous nous accompagnez alors?
--Jusqu'a l'endroit ou je vais, a moins que vous n'y voyiez quelque
inconvenient.
--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez ou nous allons.
--Et ou allez-vous?
--Au chateau de Meridor.
Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint
meme si pale, que c'en etait fait de son secret, si, en ce moment
meme, Jeanne n'eut regarde son mari en souriant.
Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux epoux, ou
plutot les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice
pour malice a la jeune femme; seulement sa malice a lui, c'etait un
profond silence sur ses intentions.
--Au chateau de Meridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de
force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?
--La terre d'une de mes bonnes amies, repondit Jeanne.
--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est a sa
terre?
--Sans doute, repondit madame de Saint-Luc, qui ignorait completement
les evenements arrives a Meridor depuis deux mois: n'avez vous donc
jamais entendu parler du baron de Meridor, un des plus riches barons
poitevins et...
--Et... repeta Bussy, voyant que Jeanne s'arretait.
--Et de sa fille Diane de Meridor, la plus belle fille de baron qu'on
ait jamais vue?
--Non, madame, repliqua Bussy, presque suffoque par l'emotion.
Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore
son mari avec une singuliere expression, le beau gentilhomme,
disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route,
sans a-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de
Diane de Meridor, pour faire echo a la seule pensee qu'il eut dans le
coeur.
Etait-ce une surprise? ce n'etait point probable; etait-ce un piege?
c'etait presque impossible. Saint-Luc n'etait deja plus a Paris
lorsqu'il etait entre chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait
appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Meridor.
--Et ce chateau est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.
--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est la et
non pas a votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au
reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous
venez, n'est-ce pas?
--Oui, madame.
--Allons, dit Jeanne, c'est deja un pas fait vers le bonheur que je
vous proposais.
Bussy s'inclina et continua de marcher pres des deux jeunes epoux,
qui, grace aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine.
Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait
bien des choses a apprendre, se hasarda de questionner. C'etait le
privilege de sa position, et il paraissait au reste resolu d'en user.
--Et ce baron de Meridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus
riche des Poitevins, quel homme est-ce?
--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier
qui, s'il eut vecu au temps du roi Arthus, eut certes obtenu une place
a la table ronde.
--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et
l'emotion de sa voix, a qui a-t-il marie sa fille?
--Marie sa fille!
--Je le demande.
--Diane, mariee!
--Qu'y aurait-il d'extraordinaire a cela?
--Rien; mais Diane n'est point mariee: certainement, j'eusse ete la
premiere prevenue de ce mariage.
Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage
de sa gorge etranglee.
--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Meridor est au chateau avec son
pere?
--Nous l'esperons bien, repondit Saint-Luc, appuyant sur cette
reponse, pour montrer a sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il
partageait ses idees et s'associait a ses plans.
Il se fit un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa
pensee.
--Ah! s'ecria tout a coup Jeanne en se haussant sur ses etriers, voici
les tourelles du chateau. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy,
au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois,
seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?
--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une emotion qui etonnait
lui-meme ce brave coeur, reste jusqu'alors un peu sauvage, oui, je
vois. Ainsi c'est la le chateau de Meridor?
Et, par une reaction naturelle a la pensee, a l'aspect de ce pays si
beau et si riche meme au temps de la detresse de la nature, a l'aspect
de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonniere
ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'etouffant reduit de la
rue Saint-Antoine.
Cette fois encore il soupira, mais ce n'etait plus tout a fait de
douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc
venait de lui donner l'esperance.
CHAPITRE XXIII
LE VIEILLARD ORPHELIN.
Madame de Saint-Luc ne s'etait point trompee: deux heures apres on
etait en face du chateau de Meridor.
Depuis les dernieres paroles echangees entre les voyageurs, et que
nous avons repetees, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter a
ces bons amis, qui venaient de se faire connaitre, l'aventure qui
tenait Diane eloignee de Meridor. Mais, une fois entre dans cette voie
de revelations, il fallait non-seulement reveler ce que tout le monde
allait bientot savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne
voulait reveler a personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait
naturellement trop d'interpretations et de questions.
Et puis Bussy voulait entrer a Meridor comme un homme parfaitement
inconnu. Il voulait voir, sans preparation aucune, M. de Meridor,
l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se
convaincre enfin, non pas que le recit de Diane etait sincere, il ne
soupconnait pas un instant de mensonge cet ange de purete, mais
qu'elle n'avait ete elle-meme trompee sur aucun point, et que ce recit
qu'il avait ecoute avec un si puissant interet avait ete une
interpretation fidele des evenements.
Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent
l'homme superieur dans sa sphere dominatrice, meme au milieu des
egarements de l'amour: ces deux sentiments etaient la circonspection a
l'egard des etrangers et le respect profond de la personne qu'on aime.
Aussi madame de Saint-Luc, trompee, malgre sa perspicacite feminine,
par la puissance que Bussy avait conservee sur lui-meme,
demeura-t-elle persuadee que le jeune homme venait d'entendre pour la
premiere fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'eveillant en
lui ni souvenir ni esperance, il s'attendait a trouver a Meridor
quelque provinciale bien gauche et bien embarrassee en face des hotes
nouveaux qui lui arrivaient.
En consequence, elle se disposait a jouir de sa surprise.
Cependant une chose l'etonnait, c'est que, le garde ayant sonne dans
sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourut point sur le
pont-levis, tandis que c'etait un signal auquel Diane accourait
toujours.
Mais, au lieu de Diane, on apercut s'avancer par le porche principal
du chateau un vieillard courbe, appuye sur un baton. Il etait vetu
d'un surtout de velours vert brode d'une fourrure de renard, et a sa
ceinture brillait un sifflet d'argent pres d'un petit trousseau de
clef.
Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs
comme les dernieres neiges.
Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race
allemande, qui marchaient derriere lui lentement et a pas egaux, la
tete basse et ne se devancant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le
vieillard put arriver pres du parapet:
--Qui est la? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur a
un pauvre vieillard de le visiter?
--Moi, moi, seigneur Augustin! s'ecria la voix rieuse de la jeune
femme.
Car Jeanne de Cosse appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de
son frere cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'etait mort que
depuis trois ans.
Mais le baron, au lieu de repondre par l'exclamation joyeuse que
Jeanne s'attendait a entendre sortir de sa bouche, le baron leva
lentement la tete, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards:
--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?....
--Oh! mon Dieu! s'ecria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est
vrai, mon deguisement....
--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les
yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils
pleurent trop, les larmes les brulent.
--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre
vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, meme sous mes habits d'homme.
Il faut donc que je vous dise mon nom?
--Oui, sans doute, repliqua le vieillard, puisque je vous dis que je
vous vois a peine.
--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis
madame de Saint-Luc.
--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas.
--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom
de jeune fille est Jeanne de Cosse-Brissac.
--Ah! mon Dieu! s'ecria le vieillard en essayant d'ouvrir la barriere
de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu!
Jeanne, qui ne comprenait rien a cette reception etrange, si
differente de celle a laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait a
l'age du vieillard et au declin de ses facultes, se voyant enfin
reconnue, sauta a bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras,
ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle
sentit ses joues humides; il pleurait.
--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune.
--Venez, dit le vieillard apres avoir embrasse Jeanne.
Et, comme s'il n'eut pas apercu ses deux compagnons, le vieillard se
remit a marcher vers le chateau de son pas egal et mesure, suivi
toujours a la meme distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que
le temps de flairer et de regarder les visiteurs.
Le chateau avait un aspect de tristesse etrange; tous les volets en
etaient fermes; on eut dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on
apercevait passant ca et la etaient vetus de noir. Saint-Luc adressa
un regard a sa femme pour lui demander si c'etait ainsi qu'elle
s'attendait a trouver le chateau.
Jeanne comprit, et, comme elle avait hate elle-meme de sortir de cette
perplexite, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main:
--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait
point ici?
Le vieillard s'arreta comme frappe de la foudre, et, regardant la
jeune femme avec une expression qui ressemblait presque a la terreur:
--Diane? dit-il.
Et soudain, a ce nom, les deux chiens, levant la tete de chaque cote
vers leur maitre, pousserent un lugubre gemissement.
Bussy ne put s'empecher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et
Saint-Luc s'arreta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou
retourner en arriere.
--Diane! repeta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps
pour comprendre la question qui lui etait faite; mais vous ne savez
donc pas?
Et sa voix deja faible et tremblante s'eteignit dans un sanglot
arrache du plus profond du coeur.
--Mais quoi donc? et qu'est-il arrive? s'ecria Jeanne emue et les
mains jointes.
--Diane est morte! s'ecria le vieillard en levant les mains avec un
geste desespere vers le ciel, et en laissant echapper un torrent de
larmes.
Et il se laissa tomber sur les premieres marches du perron, auquel on
etait arrive. Il cachait sa tete entre ses deux mains en se balancant
comme pour chasser le souvenir funebre qui venait sans cesse le
torturer.
--Morte! s'ecria Jeanne frappee d'epouvante et palissant comme un
spectre.
--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard.
--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laisse croire, a lui aussi, qu'elle
etait morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour!
--Morte! morte! repeta le baron; ils me l'ont tuee!
--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, apres le coup terrible
qu'elle avait recu, venait de trouver la seule ressource qui empeche
de se briser le faible coeur des femmes, les larmes.
Et elle eclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard,
au cou duquel ses bras venaient s'enlacer.
Le vieux seigneur se releva, trebuchant.
--N'importe, dit-il, pour etre vide et desolee, la maison n'en est pas
moins hospitaliere; entrez.
Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le
peristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle a manger, et
entra dans le salon.
Un domestique, dont le visage bouleverse et dont les jeux rougis
denotaient le tendre attachement pour son maitre, marchait devant,
ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient.
Arrive dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne,
s'assit ou plutot se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois
sculpte.
Le valet poussa une fenetre pour donner de l'air, et, sans sortir de
la chambre, se retira dans un coin.
Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les
blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes
les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se decider a
regarder comme reel le malheur qu'on lui annoncait. Il y a un age ou
l'on ne peut sonder l'abime de la mort, parce qu'on ne croit point a
la mort.
Ce fut le baron qui vint au-devant de son desir en reprenant la
parole.
--Vous m'avez dit que vous etiez mariee, ma chere Jeanne; monsieur
est-il donc votre mari?
Et il designait Bussy.
--Non, seigneur Augustin, repondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc.
Saint-Luc s'inclina plus profondement encore devant le malheureux pere
que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et
s'efforca meme de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers
Bussy:
--Et monsieur, dit-il, est votre frere, le frere de votre mari, un de
vos parents?
--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami:
M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le
duc d'Anjou.
A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lanca un
regard terrible sur Bussy, et, comme epuise par cette provocation
muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gemissement.
--Quoi donc? demanda Jeanne.
--Le baron vous connait-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc.
--C'est la premiere fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de
Meridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que
le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard.
--Ah! vous etes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous
etes gentilhomme de ce monstre, de ce demon, et vous osez l'avouer! et
vous avez l'audace de vous presenter chez moi!
--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc a sa femme, en regardant le
baron avec des yeux etonnes.
--La douleur lui aura derange l'esprit, repondit Jeanne avec effroi.
M. de Meridor avait accompagne les paroles qu'il venait de prononcer,
et qui faisaient douter a Jeanne qu'il eut toute sa raison, d'un
regard plus menacant encore que le premier; mais Bussy, toujours
impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et
ne repliqua point.
--Oui, de ce monstre, reprit M. de Meridor, dont la tete semblait
s'egarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tue ma fille?
--Pauvre seigneur! murmura Bussy.
--Mais que dit-il donc la? demanda Jeanne, interrogeant a son tour.
--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effares,
s'ecria M. de Meridor en prenant les mains de Jeanne et celles de
Saint-Luc et en les reunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou
m'a tue ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a
tuee!
Et le vieillard prononca ces dernieres paroles avec un tel accent de
douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-meme.
--Seigneur, dit la jeune femme, cela fut-il, et je ne comprends point
comment cela peut etre, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur
M. de Bussy, le plus loyal, le plus genereux gentilhomme qui soit.
Mais voyez donc, mon bon pere, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous
dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc
venu, s'il eut pu se douter de l'accueil que vous lui reserviez! Ah!
cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimee Diane, dites-nous
comment cette catastrophe est arrivee.
--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant a Bussy.
Bussy s'inclina sans repondre.
--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet evenement.
--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est
vrai, je n'en ai ecrit, je n'en ai parle a personne; il me semblait
que le monde ne pouvait vivre du moment ou Diane ne vivait plus; il me
semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane.
--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne.
--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infame, le
deshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si
belle, l'a fait enlever et conduire au chateau de Beauge pour la
deshonorer comme il eut fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma
Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est precipitee d'une
fenetre dans le lac, et l'on n'a plus retrouve que son voile flottant
a la surface de l'eau.
Et le vieillard ne put articuler cette derniere phrase sans des larmes
et des sanglots qui faisaient de cette scene un des plus lugubres
spectacles que Bussy eut vus jusque-la, Bussy, l'homme de guerre,
habitue a verser et a voir verser le sang.
Jeanne, presque evanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une
espece de terreur.
--Oh! comte, s'ecria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il
vous faut abandonner ce prince infame; comte, un noble coeur comme le
votre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin.
Le vieillard, un peu reconforte par ces paroles, attendait la reponse
de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles
sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises
morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un
des moindres adoucissements a la douleur de l'enfant mordu par un
chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu.
Mais Bussy, au lieu de repondre a l'apostrophe de Saint-Luc, fit un
pas vers M. de Meridor.
--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un
entretien particulier?
--Ecoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il
est bon et qu'il sait rendre service.
--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait
quelque chose d'etrange dans le regard du jeune homme.
Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un
regard plein de noblesse et d'amitie:
--Vous permettez, dit-il.
Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyes l'un sur l'autre
et doublement heureux de leur bonheur pres de cette immense infortune.
Alors, quand la porte se fut refermee derriere eux, Bussy s'approcha
du baron et le salua profondement.
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