La dame de Monsoreau v.1
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LA DAME DE MONSOREAU
PAR
ALEXANDRE DUMAS
EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE
PREMIERE PARTIE
PARIS
1890
TABLE DES MATIERES DE LA PREMIERE PARTIE.
I.--Les noces de Saint-Luc.
II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre
dans la maison.
III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le reve de la
realite.
IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
Saint-Luc, avait passe sa nuit de noces.
V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces
autrement qu'elle n'avait passe la premiere.
VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III.
VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le
roi Henri se trouva converti du jour au lendemain.
VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut
peur d'avoir peur.
IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla a Chicot, croyant
parler au roi.
X.--Comment Bussy se mit a la recherche de son reve de plus en plus
convaincu que c'etait une realite.
XI.--Quel homme c'etait que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau.
XII.--Comment Bussy retrouva a la fois le portrait et l'original.
XIII.--Ce qu'etait Diane de Meridor.
XIV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le traite.
XV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage.
XVI.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage.
XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui
fallait pour aller de Paris a Fontainebleau.
XVIII.--Ou le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frere
Gorenflot, dont il a deja ete parle deux fois dans le cours de cette
histoire.
XIX.--Comment Chicot s'apercut qu'il etait plus facile d'entrer dans
l'abbaye Sainte-Genevieve que d'en sortir.
XX.--Comment Chicot, force de rester dans l'eglise de l'abbaye, vit et
entendit des choses qu'il etait fort dangereux de voir et d'entendre.
XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours
de genealogie.
XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient cote a cote et
furent rejoints par un compagnon de voyage.
XXIII.--Le vieillard orphelin.
XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'etait, en l'absence de Bussy, menage
des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine.
XXV.--Le pere et la fille.
IMAGES
Titre
Les noces de Saint-Luc
Bussy d'Amboise.
Vous m'excuserez, Sire, je l'espere, d'avoir pris votre bouffon pour
un roi.
Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les
assaillants.
Frere Gorenflot.
Si la jeune femme n'eut pas porte le costume de son page, Bussy ne
l'eut pas reconnue.
Saint-Luc.
Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son epee mise entre ses
jambes.
Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je suis
gentilhomme.
Il se trouva que Bussy et lui etaient face a face
Le Seigneur de Monsoreau
En avant de la selle etait une femme sur la bouche de laquelle il
appuyait la main.
Il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau.
Diane de Meridor.
Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la
situation ou vous etes.
Je me fie a la parole du beau Bussy; tenez, monsieur
Chicot
Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue.
Puis... un moine tout entier apparut.
La tete du duc d'Anjou etait si pale qu'elle semblait celle d'une
statue de marbre.
Voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds du prince.
Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse
Chicot.
Ce cavalier se detachait en vigueur sur le ciel mat.
Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs.
CHAPITRE PREMIER
LES NOCES DE SAINT-LUC.
Le dimanche gras de l'annee 1578, apres la fete du populaire, et
tandis que s'eteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse
journee, commencait une fete splendide dans le magnifique hotel que
venait de se faire batir, de l'autre cote de l'eau et presque en face
du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliee a la
royaute de France, marchait l'egale des familles princieres. Cette
fete particuliere, qui succedait a la fete publique, avait pour but de
celebrer les noces de Francois d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi
Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de
Cosse-Brissac, fille du marechal de France de ce nom.
Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti a
grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage severe qui
n'avait rien d'approprie a la circonstance. Son costume, en outre,
paraissait en harmonie avec son visage: c'etait ce costume marron
fonce sous lequel Clouet nous l'a montre assistant aux noces de
Joyeuse, et cette espece de spectre royal, serieux jusqu'a la majeste,
avait glace d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariee, qu'il
regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait.
Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette
fete, ne semblait etrange a personne; car la cause en etait un de ces
secrets de coeur que tout le monde cotoie avec precaution, comme ces
ecueils a fleur d'eau auxquels on est sur de se briser en les
touchant.
A peine le repas termine, le roi s'etait leve brusquement, et force
avait ete aussitot a tout le monde, meme a ceux qui avouaient tout bas
leur desir de rester a table, de suivre l'exemple du roi. Alors
Saint-Luc avait jete un long regard sur sa femme, comme pour puiser du
courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi:
--Sire, lui dit-il, Votre Majeste me fera-t-elle l'honneur d'accepter
les violons que je veux lui donner a l'hotel de Montmorency ce soir?
Henri III s'etait alors retourne avec un melange de colere et de
chagrin, et, comme Saint-Luc, courbe devant lui, l'implorait avec une
voix des plus douces et une mine des plus engageantes:
--Oui, monsieur, avait-il repondu, nous irons, quoique vous ne
meritiez certainement pas cette preuve d'amitie de notre part.
Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait
remercie humblement le roi. Mais Henri avait tourne le dos sans
repondre a ses remerciments.
--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors
demande la jeune femme a son mari.
--Belle amie, repondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard,
quand cette grande colere sera dissipee.
--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne.
--Il le faudra bien, repondit le jeune homme.
Mademoiselle de Brissac n'etait point encore assez madame de Saint-Luc
pour insister; elle renfonca sa curiosite au fond de son coeur, se
promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment ou
Saint-Luc serait bien oblige de les accepter.
On attendait donc Henri III a l'hotel de Montmorency au moment ou
s'ouvre l'histoire que nous allons raconter a nos lecteurs. Or il
etait onze heures deja, et le roi n'etait pas encore arrive.
Saint-Luc avait convie a ce bal tout ce que le roi et tout ce que
lui-meme comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les
princes et les favoris des princes, particulierement ceux de notre
ancienne connaissance, le duc d'Alencon, devenu duc d'Anjou a
l'avenement de Henri III au trone; mais M. le duc d'Anjou, qui ne
s'etait pas trouve au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se
trouver davantage a la fete de l'hotel Montmorency.
Quant au roi et a la reine de Navarre, ils s'etaient, comme nous
l'avons dit dans un ouvrage precedent, sauves dans le Bearn, et
faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant a la tete des
huguenots.
M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition,
mais de l'opposition sourde et tenebreuse, dans laquelle il avait
toujours soin de se tenir en arriere, tout en poussant en avant ceux
de ses amis que n'avait point gueris l'exemple de la Mole et de
Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublie la
terrible mort.
Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une
mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois
des rencontres, dans lesquelles il etait bien rare que quelqu'un des
combattants ne demeurat point mort sur la place, ou tout au moins
grievement blesse.
Quant a Catherine, elle etait arrivee au comble de ses voeux. Son fils
bien-aime etait parvenu a ce trone qu'elle ambitionnait tant pour lui,
ou plutot pour elle; et elle regnait sous son nom, tout en ayant l'air
de se detacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de
son salut.
Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale,
cherchait a rassurer son beau-pere, fort emu de cette menacante
absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitie que le roi Henri
portait a Saint-Luc, il avait cru s'allier a une faveur, et voila que
sa fille, au contraire, epousait quelque chose comme une disgrace.
Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une securite que
lui-meme n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quelus, vetus
de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints
splendides, et dont les fraises enormes semblaient des plats
supportant leur tete, ajoutaient encore a ses transes par leurs
ironiques lamentations.
--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de
Quelus, je crois, en verite, que pour cette fois tu es perdu. Le roi
t'en veut de ce que tu t'es moque de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut
de ce que tu t'es moque de son nez.[*]
[*] La petite verole avait tellement maltraite M. le duc d'Anjou,
qu'il semblait avoir deux nez.
--Mais non, repondit Saint-Luc, tu te trompes, Quelus, le roi ne vient
pas parce qu'il a ete faire un pelerinage aux Minimes du bois de
Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de
quelque femme que j'aurai oublie d'inviter.
--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi a
diner? Est-ce la la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le
bourdon pour faire un pelerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence
personnelle, motivee par la cause que tu dis, empecherait-elle ses
Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, eclipse totale,
pas meme ce tranche-montagne de Bussy.
--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tete d'une
facon desesperee, ceci me fait tout l'effet d'une disgrace complete.
En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si devouee a la
monarchie, a-t-elle pu deplaire a Sa Majeste?
Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel.
Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands eclats de rire,
qui, bien loin de rassurer le marechal, le desesperaient.
La jeune mariee, pensive et recueillie, se demandait, comme son pere,
en quoi Saint-Luc avait pu deplaire au roi.
Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, etait le
moins tranquille de tous.
Tout a coup, a l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la
salle, on annonca le roi.
--Ah! s'ecria le marechal radieux, maintenant je ne crains plus rien,
et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait
complete.
--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi present que
du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour,
comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc
d'Anjou ne vient pas.
Mais, malgre cette triste reflexion, il ne s'en precipita pas moins
au-devant du roi, qui avait enfin quitte son sombre costume marron, et
qui s'avancait tout resplendissant de satin, de plumes et de
pierreries.
Mais, au moment ou apparaissait a l'une des portes le roi Henri III,
un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vetu, chausse,
coiffe, fraise et goudronne de meme, apparaissait par la porte en
face. De sorte que les courtisans, un instant emportes vers le
premier, s'arreterent comme le flot a la pile de l'arche, et
refluerent en tourbillonnant du premier au second roi.
Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des
bouches ouvertes, des yeux effares et des corps pirouettant sur une
jambe:
--Ca, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
Un long eclat de rire lui repondit.
Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu
dispose a la patience, commencait de froncer le sourcil, quand
Saint-Luc, s'approchant de lui:
--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habille
exactement comme Votre Majeste, et qui donne sa main a baiser aux
dames.
Henri III se mit a rire. Chicot jouissait a la cour du dernier Valois
d'une liberte pareille a celle dont jouissait, trente ans auparavant,
Triboulet a la cour du roi Francois 1er, et dont devait jouir,
quarante ans plus tard, Langely a la cour du roi Louis XIII.
C'est que Chicot n'etait pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler
Chicot, il s'etait appele DE Chicot. C'etait un gentilhomme gascon
qui, maltraite, a ce qu'on assurait, par M. de Mayenne a la suite
d'une rivalite amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il
etait, il l'avait emporte sur ce prince, s'etait refugie pres de Henri
III, et qui payait en verites quelquefois cruelles la protection que
lui avait donnee le successeur de Charles IX.
--Eh! maitre Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup.
--En ce cas, continue a me laisser jouer mon role de roi a ma guise,
et joue le role du duc d'Anjou a la tienne; peut-etre qu'on te prendra
pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce
qu'il pense, mais ce qu'il fait.
--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon
frere d'Anjou n'est pas venu.
--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et
tu es Francois. Je vais troner, tu vas danser; je ferai pour toi
toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu
t'amuseras un peu, pauvre roi!
Le regard du roi s'arreta sur Saint-Luc.
--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il.
--Decidement, pensa Brissac, je m'etais trompe en croyant le roi
irrite contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur.
Et il courut a droite et a gauche, felicitant chacun, et surtout se
felicitant lui-meme d'avoir donne sa fille a un homme jouissant d'une
si grande faveur pres de Sa Majeste.
Cependant Saint-Luc s'etait rapproche de sa femme. Mademoiselle de
Brissac n'etait pas une beaute, mais elle avait de charmants yeux
noirs, des dents blanches, une peau eblouissante; tout cela lui
composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit.
--Monsieur, dit-elle a son mari, toujours preoccupee qu'elle etait par
une seule pensee, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis
qu'il est arrive, il ne cesse de me sourire.
--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du diner, chere Jeanne,
car son regard, alors, vous faisait peur.
--Sa Majeste etait sans doute mal disposee alors, dit la jeune femme;
maintenant....
--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les
levres serrees. J'aimerais bien mieux qu'il me montrat les dents;
Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous menage quelque traitre surprise...
Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et meme,
tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient a nous;
retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui.
--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voila une etrange
recommandation, et que, si je la suivais a la lettre, on pourrait
croire....
--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le
crut.
Et, tournant le dos a sa femme, dont l'etonnement etait au comble, il
s'en alla faire sa cour a Chicot, qui jouait son role de roi avec un
entrain et une majeste des plus risibles.
Cependant Henri, profitant du conge qui etait donne a Sa Grandeur,
dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc.
Tantot il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui,
drole ou non, avait le privilege de faire rire Saint-Luc aux eclats.
Tantot il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits
glaces que Saint-Luc trouvait delicieux. Enfin, si Saint-Luc
disparaissait un instant de la salle ou etait le roi, pour faire les
honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitot par un
de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire a
son maitre, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait.
Tout a coup, un bruit assez fort pour etre remarque au milieu de ce
tumulte frappa les oreilles de Henri.
--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot.
Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fache.
--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraitre remarquer l'allusion de Sa
Majeste, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble.
--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire.
Saint-Luc s'eloigna.
En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait
le roi en certaines occasions.
--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles
que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant,
qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront
nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages,
monsieur de Bussy, c'est trop!
Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing
sur le cote, jouait le roi a s'y meprendre.
--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en froncant le sourcil.
Saint-Luc, de retour, allait repondre au roi, quand la foule,
s'ouvrant, laissa voir six pages vetus de drap d'or, couverts de
colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maitre,
toutes chatoyantes de pierreries. Derriere eux venait un homme jeune,
beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la levre
dedaigneusement retroussee, et dont le simple costume de velours noir
tranchait avec les riches habits de ses pages.
--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise!
Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur,
et se rangeait pour le laisser passer.
Maugiron, Schomberg et Quelus avaient pris place aux cotes du roi,
comme pour le defendre.
--Tiens, dit le premier, faisant allusion a la presence inattendue de
Bussy et a l'absence continue du duc d'Alencon, auquel Bussy
appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maitre.
--Patience, repondit Quelus, devant le valet il y avait les valets du
valet, le maitre du valet vient peut-etre derriere le maitre des
premiers valets.
--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du
roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne
te fait guere honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce
la un habit de noces?
--Non, dit Quelus, mais c'est un habit d'enterrement.
--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il
d'avance son propre deuil?
--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas
Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrace de ce cote-la?
Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur.
--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? repliqua Quelus. Ne vous
rappelez-vous plus que lorsque Sa Majeste fit l'honneur de demander a
M. de Bussy s'il voulait etre a elle, M. de Bussy lui fit repondre
que, etant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'etre a
personne et se contenterait purement et simplement d'etre a lui-meme,
certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fut au
monde?
Le roi fronca le sourcil et mordit sa moustache.
--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien a M.
d'Anjou, ce me semble.
--Alors, riposta flegmatiquement Quelus, c'est que M. d'Anjou est plus
grand seigneur que notre roi.
Cette observation etait la plus poignante que l'on put faire devant
Henri, lequel avait toujours fraternellement deteste le duc d'Anjou.
Aussi, quoiqu'il ne repondit pas le moindre mot, le vit-on palir.
--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de
charite pour mes convives; ne gatez pas mon jour de noces.
Ces paroles de Saint-Luc ramenerent probablement Henri a un autre
ordre de pensees.
--Oui, dit-il, ne gatons pas le jour de noces a Saint-Luc, messieurs.
Et il prononca ces paroles en frisant sa moustache avec un air
narquois qui n'echappa point au pauvre marie.
--Tiens, s'ecria Schomberg, Bussy est donc allie des Brissac, a cette
heure?
--Pourquoi cela? dit Maugiron.
--Puisque voila Saint-Luc qui le defend! Que diable! dans ce pauvre
monde ou l'on a assez de se defendre soi-meme, on ne defend, ce me
semble, que ses parents, ses allies et ses amis.
--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allie, m mon ami,
ni mon parent: il est mon hote.
Le roi lanca un regard furieux a Saint-Luc.
--Et d'ailleurs, se hata de dire celui-ci, foudroye par le regard du
roi, je ne le defends pas le moins du monde.
Bussy s'etait rapproche gravement derriere les pages et allait saluer
le roi, quand Chicot, blesse qu'on donnat a d'autres qu'a lui la
priorite du respect, s'ecria:
--Eh la! la!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de
Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu
reconnaisses que c'est a toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai
Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui a qui tu vas, c'est
Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises,
que parfois j'en pame de rire.
Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant
lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit:
--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle.
Et, au milieu des eclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au
jeune capitaine.
Bussy rougit de colere; mais, reprimant son premier mouvement, il
feignit de prendre au serieux l'observation du roi, et, sans paraitre
avoir entendu les eclats de Quelus, de Schomberg et de Maugiron, sans
paraitre avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot:
--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement
a des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espere, d'avoir pris votre
bouffon pour un roi.
--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc?
--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soiree,
avoir recu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien.
--N'importe! maitre Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du
pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majeste,
c'est impardonnable!
--Sire, repliqua Bussy, pardonnez-moi, j'etais preoccupe.
--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en
pages, et par la mordieu! c'est empieter sur nos prerogatives.
--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en pretant le collet au
bouffon le mauvais role serait pour le roi. Je prie Votre Majeste de
s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai
en toute humilite.
--Du drap d'or a ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les
pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont,
presque un prince, enfin, vous etes vetu de simple velours noir!
--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que,
quand on vit dans un temps ou les maroufles sont vetus comme les
princes, je crois de bon gout aux princes, pour se distinguer d'eux,
de se vetir comme des maroufles.
Et il rendit aux jeunes mignons, etincelants de parure, le sourire
impertinent dont ils l'avaient gratifie un instant auparavant.
Henri regarda ses favoris palissants de fureur, qui semblaient
n'attendre qu'un mot de leur maitre pour se jeter sur Bussy. Quelus,
le plus anime de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fut
deja rencontre sans la defense expresse du roi, avait la main a la
garde de son epee.
--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'ecria Chicot,
qui, ayant usurpe la place du roi, repondit ce que Henri eut du
repondre.
Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si
outree, que la moitie de la salle eclata de rire. L'autre moitie ne
rit pas, et c'etait tout simple: la moitie qui riait riait de l'autre
moitie.
Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-etre y
avoir rixe, etaient venus se ranger pres de lui. C'etaient Charles
Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communement Antraguet,
Francois d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot.
En voyant ces preliminaires d'hostilites, Saint-Luc devina que Bussy
etait venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou
adresser quelque defi. Il trembla plus fort que jamais, car il se
sentait pris entre les coleres ardentes de deux puissants ennemis, qui
choisissaient sa maison pour champ de bataille.
Il courut a Quelus, qui paraissait le plus anime de tous, et, posant
la main sur la garde de l'epee du jeune homme:
--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modere-toi et attendons.
--Eh! parbleu! modere-toi toi-meme! s'ecria-t-il. Le coup de poing de
ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre
l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose
contre nous tous touche au roi.
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