A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Histoire d'un casse noisette

A >> Alexandre Dumas >> Histoire d'un casse noisette

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Alexandre Dumas

Histoire d'un casse-noisette



TABLE DES MATIERES


PREFACE Ou il est explique comment l'auteur fut contraint de
raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE

Le parrain Drosselmayer

L'arbre de Noel

Le petit homme au manteau de bois

Choses merveilleuses.

La bataille

La maladie

Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate

Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
cette naissance donna a ses illustres parents.

Comment, malgre toutes les precautions prises par la reine,
dame Souriconne accomplit sa menace a l'endroit de la princesse
Pirlipate.

Comment le mecanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
parties du monde et en decouvrirent une cinquieme, sans trouver
la noisette Krakatuk.

Comment, apres avoir trouve la noisette Krakatuk, le mecanicien
et l'astrologue trouverent le jeune homme qui devait la casser.

L'oncle et le neveu

La capitale

Le royaume des poupees

Le voyage

Conclusion



L'EGOISTE

NICOLAS LE PHILOSOPHE





PREFACE

Ou il est explique comment l'auteur fut contraint de raconter
l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


Il y avait une grande soiree d'enfants chez mon ami le comte de
M..., et j'avais contribue, pour ma part, a grossir la bruyante
et joyeuse reunion en y conduisant ma fille.

Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais
paternellement assiste a quatre ou cinq parties successives de
colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tete
tant soit peu brisee du sabbat que faisaient une vingtaine de
charmants petits demons de huit a dix ans, lesquels criaient
qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais a la
recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et
bien retire, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le
fil de mes idees interrompues.

J'avais opere ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur,
me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invites, ce
qui n'etait pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils
donnaient a leurs jeux, mais encore a ceux des parents, ce qui
etait une bien autre affaire. J'avais atteint le boudoir tant
desire, lorsque je m'apercus, en y entrant, qu'il etait
momentanement transforme en refectoire, et que des buffets
gigantesques y etaient dresses tout charges de patisseries et de
rafraichissements. Or, comme ces preparatifs gastronomiques
m'etaient une nouvelle garantie que je ne serais pas derang
avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir etait reserv
a la collation, j'avisai un enorme fauteuil a la Voltaire, une
veritable bergere Louis XV a dossier rembourre et a bras
arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des
veritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout
ravi a cette idee que j'allais passer une heure seul en
tete-a-tete avec mes pensees, chose si precieuse au milieu de ce
tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous
sommes incessamment entraines.

Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit resultat d'un
bien-etre si rare, au bout de dix minutes de meditation, j'etais
profondement endormi.

Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de
ce qui se passait autour de moi, lorsque tout a coup je fus tir
de mon sommeil par de bruyants eclats de rire. J'ouvris de
grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant
plafond de Boucher, tout seme d'Amours et de colombes, et
j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'etais
attache a mon fauteuil avec non moins de solidite que l'etait
Gulliver sur le rivage de Lilliput.

Je compris a l'instant meme le desavantage de ma position;
j'avais ete surpris sur le territoire ennemi, et j'etais
prisonnier de guerre.

Ce qu'il y avait de mieux a faire dans ma situation, c'etait d'en
prendre bravement mon parti et de traiter a l'amiable de ma
liberte.

Ma premiere proposition fut de conduire le lendemain mes
vainqueurs chez Felix, et de mettre toute sa boutique a leur
disposition. Malheureusement le moment etait mal choisi, je
parlais a un auditoire qui m'ecoutait la bouche bourree de babas
et les mains pleines de petit pates.

Ma proposition fut donc honteusement repoussee.

J'offris de reunir le lendemain toute l'honorable societe dans un
jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice compose d'un
nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixe par
les spectateurs eux-memes.

Cette offre eut assez de succes pres des petits garcons; mais les
petites filles s'y opposerent formellement, declarant qu'elles
avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne
pouvaient supporter le bruit des petards, et que l'odeur de la
poudre les incommodait.

J'allais ouvrir un troisieme avis, lorsque j'entendis une petite
voix flutee qui glissait tout bas a l'oreille de ses compagnes
ces mots qui me firent fremir:

--Dites a papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli
conte.

Je voulus protester; mais a l'instant meme ma voix fut couverte
par ces cris:

--Ah! oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte.

--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me
demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde! un
conte! comme vous y allez. Demandez-moi l'_Iliade_,
demandez-moi l'_Eneide_, demandez-moi la _Jerusalem delivree_, et
je passerai encore par la; mais un conte! Peste! Perrault est
un bien autre homme qu'Homere, que Virgile et que le Tasse, et le
_Petit Poucet_ une creation bien autrement originale qu'Achille,
Turnus ou Renaud.

--Nous ne voulons point de poeme epique, crierent les enfants
tout d'une voix, nous voulons un conte!

--Mes chers enfants, si...

--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte!

--Mais, mes petits amis...

--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte! nous voulons un
conte! nous voulons un conte! reprirent en choeur toutes les
voix, avec un accent qui n'admettait pas de replique.

--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.

--Ah! c'est bien heureux! dirent mes persecuteurs.

--Mais je vous previens d'une chose, c'est que le conte que je
vais vous raconter n'est pas de moi.

--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse?

J'avoue que je fus un peu humilie du peu d'insistance que mettait
mon auditoire a avoir une oeuvre originale.

--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur! dit une petite voix
appartenant sans doute a une organisation plus curieuse que les
autres.

--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann?

--Non, Monsieur, je ne le connais pas.

--Et comment s'appelle-t-il, ton conte? demanda, du ton d'un
gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du
maitre de la maison.

--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, repondis-je en toute
humilite. Le titre vous convient-il, mon cher Henri?

--Hum! ca ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-la. Mais,
n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arreterons et
tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en previens,
jusqu'a ce que tu nous en dises un qui nous amuse.

--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-la. Si
vous etiez de grandes personnes, a la bonne heure.

--Voila pourtant nos conditions, sinon, prisonnier a perpetuite.

--Mon cher Henri, vous etes un enfant charmant, eleve a ravir, et
cela m'etonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme
d'Etat tres-distingue; deliez-moi, et je ferai tout ce que vous
voudrez.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur.

Au meme instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se
detendre; chacun avait mis la main a l'oeuvre de ma delivrance,
et, au bout d'une demi-minute, j'etais rendu a liberte.

Or, comme il faut tenir sa parole, meme quand elle est donnee
des enfants, j'invitai mes auditeurs a s'asseoir commodement,
afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil,
et, quand chacun eut pris sa place, je commencai ainsi:



HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE



Le parrain Drosselmayer


Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un president
fort considere qu'on appelait M. le president Silberhaus, ce qui
veut dire _maison d'argent._

Ce president avait un fils et une fille.

Le fils, age de neuf ans, s'appelait Fritz.

La fille, agee de sept ans et demi, s'appelait Marie.

C'etaient deux jolis enfants, mais si differents de caractere et
de visage, qu'on n'eut jamais cru que c'etaient le frere et la
soeur.

Fritz etait un bon gros garcon, joufflu, rodomont, espiegle,
frappant du pied a la moindre contrariete, convaincu que toutes
les choses de ce monde etaient creees pour servir a son amusement
ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au
moment ou le docteur, impatiente de ses cris et de ses pleurs, ou
de ses trepignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index
de la main droite a la hauteur de son sourcil fronce, disait ces
seules paroles:

--Monsieur Fritz!...

Alors Fritz se sentait pris d'une enorme envie de rentrer sous
terre.

Quant a sa mere, il va sans dire qu'a quelque hauteur qu'elle
levat le doigt ou meme la main, Fritz n'y faisait aucune
attention.

Sa soeur Marie, tout au contraire, etait une frele et pale
enfant, aux longs cheveux boucles naturellement et tombant sur
ses petites epaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et
rayonnante sur un vase d'albatre. Elle etait modeste, douce,
affable, misericordieuse a toutes les douleurs, meme a celles de
ses poupees; obeissante au premier signe de madame la presidente,
et ne donnant jamais un dementi meme a sa gouvernante,
mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie etait adoree de tout
le monde.

Or, le 24 decembre de l'annee 17... etait arrive. Vous
n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 decembre est la veille
de la Noel, c'est-a-dire du jour ou l'enfant Jesus est ne dans
une creche, entre un ane et un boeuf. Maintenant, je vais vous
expliquer une chose.

Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays
a ses habitudes, n'est-ce pas? et les plus instruits savent sans
doute deja que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommee
pour ses joujoux, ses poupees et ses polichinelles, dont elle
envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce
qui fait que les enfants de Nuremberg doivent etre les plus
heureux enfants de la terre, a moins qu'ils ne soient comme les
habitants d'Ostende, qui n'ont des huitres que pour les regarder
passer.

Donc, l'Allemagne, etant un autre pays que la France, a d'autres
habitudes qu'elle. En France, le premier jour de l'an est le
jour des etrennes, ce qui fait que beaucoup de gens desiraient
fort que l'annee commencat toujours par le 2 janvier. Mais, en
Allemagne, le jour des etrennes est le 24 decembre, c'est-a-dire
la veille de la Noel. Il y a plus, les etrennes se donnent, de
l'autre cote du Rhin, d'une facon toute particuliere: on plante
dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table,
et a toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut
donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on
le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon
petit Jesus qui leur envoie leur part des presents qu'il a recus
des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un
demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jesus que nous
viennent tous les biens de ce monde.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorises
de Nuremberg, c'est-a-dire parmi ceux qui a la Noel recevaient le
plus de joujoux de toutes facons, etaient les enfants du
president Silberhaus; car, outre leur pere et leur mere qui les
adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et
qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.

Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet
illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une
place presque aussi distinguee que celle du president Silberhaus.

Parrain Drosselmayer conseiller de medecine, n'etait pas un joli
garcon le moins du monde, tant s'en faut. C'etait un grand homme
sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voute, ce qui
faisait que, malgre ses longues jambes, il pouvait ramasser son
mouchoir, s'il tombait a terre, presque sans se baisser. Il
avait le visage ride comme une pomme de reinette sur laquelle a
passe la gelee d'avril. A la place de son oeil droit etait un
grand emplatre noir; il etait parfaitement chauve, inconvenient
auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisee,
qui etait un fort ingenieux morceau de sa composition fait en
verre file; ce qui le forcait, par egard pour ce respectable
couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras. Au
reste, l'oeil qui lui restait etait vif et brillant, et semblait
faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade
absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont
parrain Drosselmayer desirait d'un seul regard embrasser tous les
details, ou s'arretait fixement sur les gens dont il voulait
connaitre les plus profondes pensees.

Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit,
etait conseiller de medecine, au lieu de s'occuper, comme la
plupart de ses confreres, a tuer correctement, et selon les
regles, les gens vivants, n'etait preoccupe que de rendre, au
contraire, la vie aux choses mortes, c'est-a-dire qu'a force
d'etudier le corps des hommes et des animaux, il etait arriv
connaitre tous les ressorts de la machine, si bien qu'il
fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui
faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du
clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient,
qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui
sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui
mangeaient. Enfin, il en etait meme venu a faire prononcer aux
poupees et aux polichinelles quelques mots peu compliques, il est
vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'etait d'une voix
monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que
tout cela etait le resultat d'une combinaison automatique, et
qu'une combinaison automatique n'est toujours, a tout prendre,
qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur.

Cependant, malgre toutes ces tentatives infructueuses, parrain
Drosselmayer ne desesperait point et disait fermement qu'il
arriverait un jour a faire de vrais hommes, de vraies femmes, de
vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons. Il va sans
dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers
essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande
impatience.

On doit comprendre qu'arrive a ce degre de science en mecanique,
parrain Drosselmayer etait un homme precieux pour ses amis.
Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du president
Silberhaus, et, malgre le soin des horlogers ordinaires, ses
aiguilles venaient-elles a cesser de marquer l'heure; son
tic-tac, a s'interrompre; son mouvement, a s'arreter; on envoyait
prevenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitot tout
courant, car c'etait un artiste ayant l'amour de son art,
celui-la. Il se faisait conduire aupres de la morte qu'il
ouvrait a l'instant meme, enlevant le mouvement qu'il placait
entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin
de ses levres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa
perruque de verre posee a terre, il tirait de sa poche une foule
de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriques lui-meme et
dont lui seul connaissait la propriete, choisissait les plus
aigus, qu'il plongeait dans l'interieur de la pendule,
acuponcture qui faisait grand mal a la petite Marie, laquelle ne
pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrit pas de ces
operations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille
trepanee, qui, des qu'elle etait replacee dans son coffre, ou
entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait a vivre,
battre et a ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitot
l'existence a l'appartement, qui semblait avoir perdu son ame en
perdant sa joyeuse pensionnaire.

Il y a plus: sur la priere de la petite Marie, qui voyait avec
peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation
tres-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer
avait consenti a descendre des hauteurs de sa science pour
fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche
sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui,
au metier qu'il avait fait depuis trois ans, etait devenu
tres-frileux, se chauffait en veritable rentier le museau et les
pattes, sans avoir autre chose a faire que de regarder son
successeur, qui, une fois remonte, en avait pour une heure
faire sa besogne gastronomique sans qu'on eut a s'occuper
seulement de lui.

Aussi, apres le president, apres la presidente, apres Fritz et
apres Marie, Turc etait bien certainement l'etre de la maison qui
aimait et venerait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il
faisait grande fete toutes les fois qu'il le voyait arriver,
annoncant meme quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le
fretillement de sa queue, que le conseiller de medecine etait en
route pour venir, avant meme que le digne parrain eut touche le
marteau de la porte.

Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noel, au moment o
le crepuscule commencait a descendre, Fritz et Marie, qui, de
toute la journee, n'avaient pu entrer dans le grand salon
d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle
manger.

Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait
pres de la fenetre, dont elle s'etait approchee pour recueillir
les derniers rayons du jour, les enfants etaient pris d'une
espece de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour
solennel, on ne leur avait pas apporte de lumiere; de sorte
qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.

--Mon frere, disait Marie, bien certainement papa et maman
s'occupent de notre arbre de Noel; car, depuis le matin,
j'entends un grand remue-menage dans le salon, ou il nous est
defendu d'entrer.

--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes a peu pres que j'ai
reconnu; a la maniere dont Turc aboyait, que le parrain
Drosselmayer entrait dans la maison.

--O Dieu! s'ecria Marie en frappant ses deux petites mains l'une
contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain? Je
suis sure, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant
d'arbres, avec une belle riviere qui coulera sur un gazon brod
de fleurs. Sur cette riviere, il y aura des cygnes d'argent avec
des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des
massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.

--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui etait
particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de
ses plus graves defauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les
cygnes ne mangent pas de massepains.

--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de
plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.

Fritz se rengorgea.

--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain
Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec
des soldats pour la garder, des canons pour la defendre, et des
ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes.

--Je n'aime pas les batailles, dit Marie. S'il apporte une
forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je
reclame les blesses pour en avoir soin.

--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne
sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le pretexte que
les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre,
on nous les reprend aussitot qu'il nous les a donnes, et qu'on
les enferme tout au haut de la grande armoire vitree ou papa seul
peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait,
continua Fritz, que j'aime autant et meme mieux les joujoux que
nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer
au moins jusqu'a ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux
que nous apporte le parrain Drosselmayer.

--Et moi aussi, repondit Marie; seulement, il ne faut pas repeter
ce que tu viens de dire au parrain.

--Pourquoi?

--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas
autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de
maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il
faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.

--Ah bah! dit Fritz.

--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle
Trudchen, qui, d'ordinaire, etait fort silencieuse et ne prenait
la parole que dans les grandes circonstances.

--Voyons, dit vivement Marie pour empecher Fritz de repondre
quelque impertinence a la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce
que nous donneront nos parents. Moi, j'ai confie a maman, mais
la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rose,
ma poupee, devenait de plus en plus maladroite, malgre les
sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupee qu'a se
laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais
sans laisser des traces tres desagreables sur son visage; de
sorte qu'il n'y a plus a penser a la conduire dans le monde, tant
sa figure jure maintenant avec ses robes.

--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laisse ignorer a papa qu'un
vigoureux cheval alezan ferait tres-bien dans mon ecurie; de meme
que je l'ai prie d'observer qu'il n'y a pas d'armee bien
organisee sans cavalerie legere, et qu'il manque un escadron de
hussards pour completer la division que je commande.

A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable
etait venu de prendre une seconde fois la parole.

--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien
que c'est l'enfant Jesus qui donne et benit tous ces beaux
joujoux qu'on vous apporte. Ne designez donc pas d'avance ceux
que vous desirez, car il sait mieux que vous-memes ceux qui
peuvent vous etre agreables.

--Ah! oui, dit Fritz, avec cela que, l'annee passee, il ne m'a
donne que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire,
il m'eut ete tres agreable d'avoir un escadron de hussards.

--Moi, dit Marie, je n'ai qu'a le remercier, car je ne demandais
qu'une seule poupee, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche
avec des pattes et un bec roses.

Sur ces entrefaites, la nuit etant arrivee tout a fait, de sorte
que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se
tenaient toujours plus rapproches l'un de l'autre, il leur
semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs
anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une
musique douce et melodieuse comme celle d'un orgue qui eut
chante, sous les sombres arceaux d'une cathedrale, la nativite de
Notre-Seigneur. Au meme instant, une vive lueur passa sur la
muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'etait l'enfant Jesus
qui, apres avoir depose leurs joujoux dans le salon, s'envolait
sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la
meme impatience qu'eux.

Aussitot une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et
une telle lumiere jaillit de l'appartement, que les enfants
demeurerent eblouis, n'ayant que la force de crier:

--Ah! ah! ah!

Alors le president et la presidente vinrent sur le seuil de la
porte, prirent Fritz et Marie par la main.

--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jesus
vient de vous apporter.

Les enfants entrerent aussitot dans le salon, et mademoiselle
Trudchen, ayant pose son tricot sur la chaise qui etait devant
elle, les suivit.



L'arbre de Noel


Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et
Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on
vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a
dit, en vous ouvrant un credit illimite: <choisissez.>> Alors vous vous etes arretes haletants, les yeux
ouverts, la bouche beante, et vous avez eu un de ces moments
d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, meme le
jour ou vous serez nommes academiciens, deputes ou pairs de
France. Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de
Marie, quand ils entrerent dans le salon et qu'ils virent l'arbre
de Noel qui semblait sortir de la grande table couverte d'une
nappe blanche, et tout charge, outre ses pommes d'or, de fleurs
en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de dragees et de
pralines au lieu de fruits; le tout etincelant au feu de cent
bougies cachees dans son feuillage, et qui le rendaient aussi
eclatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les
jours de fetes publiques. A cet aspect, Fritz tenta plusieurs
entrechats qu'il accomplit de maniere a faire honneur
M. Pochette, son maitre de danse, tandis que Marie n'essayait pas
meme de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles a des
perles liquides, roulaient sur son visage epanoui comme sur une
rose de mai.

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